État espagnol
#cestfini
Sydney, 20 août 2023, la Coupe du monde féminine de football est gagnée par l’Espagne. Une victoire historique. Euphorie dans le stade. Les joueuses défilent devant Luis Rubiales, le président de la Fédération espagnole de football, pour recevoir ses félicitations. Quand vient le tour de Jennifer Hermoso, il la soulève dans ses bras. Devant les caméras aux yeux du monde entier, il l’embrasse sans son consentement.

Le documentaire #Seacabò. Diario de las campeonas (Ça suffit: la colère des footballeuses espagnoles en vf), réalisé par Joanna Pardos Servulo, sorti en 2024, remonte dans le temps afin de comprendre ce qui a pu causer l’agression de Jennifer Hermoso par Luis Rubiales ce fameux soir de la finale.
Le film détermine un point de départ un an plus tôt, alors que quinze joueuses titulaires de l’équipe nationale annoncent leur refus de participer au prochain mondial tant que leurs conditions de travail (indignes comparées à celles de l’équipe masculine) ne se seront pas améliorées. Leur tentative de grève est rapidement avortée, mais la mobilisation est suffisamment importante pour faire parler d’elle dans la presse et donner aux joueuses le surnom de «Las 15».
Le choix de relier ces deux moments charnières pour l’équipe de football féminin est symptomatique de la grande idée du film: féminisme et lutte des classes y sont montés comme deux luttes consubstantielles.
Structure de pouvoir
#Seacabò. Diario de las campeonas nous montre que les inégalités des conditions de travail et l’agression sexuelle sont issues de la même structure de pouvoir symbolisée et dirigée par Luis Rubiales. Le féminisme est montré comme un accélérateur là où une lutte plus classiquement «syndicale» n’a pas réussi. C’est en partie la mobilisation des joueuses en soutien à Hermoso qui permettra de réussir là où «Las 15» avaient échoué: former un mouvement collectif suffisamment puissant et solidaire pour obtenir ce que les joueuses demandaient depuis des années.
Ce que le film ne montre pas, c’est que cette mobilisation, victorieuse parce que soutenue par l’opinion publique et médiatique, est le fruit d’années de mobilisation féministes dans l’État espagnol, notamment sur la question des violences sexistes et sexuelles (VSS).
Netflixien
Cependant, ce qui est une très belle idée politique ne parvient pas à s’incarner et se développer dans l’esthétique du film, et ce, parce que le documentaire adopte une forme que l’on pourrait (péjorativement) qualifier de «netflixienne». Tous les choix de mise en scène sont mis au service d’un récit qui doit être raconté de manière à happer le·a spectateur·ice.
Par exemple, les protagonistes qui relatent l’événement sont filmées dans leur cadre et leur temporalité propres, elles ne se rencontrent jamais. Les conflits que l’on perçoit entre elles, celles qui ont trahi, qui ont décidé tactiquement de revenir jouer, n’existent pas, chacune étant isolée des autres.
Le documentaire ne parvient pas à faire exister ces contradictions pour ce qu’elles auraient pu être, porteuses d’une dialectique, car elles sont réduites à des paroles alternées par le montage, liées pour former un seul récit dynamique et captivant mais téléologique. Et ce n’est pas anodin.
Sport-marchandise
Un propos n’est pas dissocié de sa forme. #Seacabò. Diario de las campeonas illustre malgré lui ce que peuvent devenir un sport et un art avalés par le capital et les contradictions qui en découlent.
Joanna Pardos Servulo propose plusieurs séquences de matchs de foot et choisit de reprendre les images filmées par les caméras de télévision pendant le mondial. S’y ajoutent les commentaires des joueuses décrivant les sensations de la victoire et la fierté de devenir des exemples pour les petites filles du monde entier. Outre que la diffusion du football est un enjeu essentiel dans l’histoire de la marchandisation de ce sport, ce choix formel participe à présenter le football comme une marchandise immédiatement consommable donc oubliable. Les images de la télévision sont faites pour être ingérées sans être vraiment regardées.
Le film contribue également à l’institutionnalisation du football féminin comme une consécration finale. Cette reconnaissance populaire et la promotion par les institutions dominantes du foot a certainement des effets progressistes, notamment l’amélioration des conditions de travail et d’entraînement des joueuses professionnelles et la visibilisation des enjeux de sexisme et de VSS dans le sport. Mais par cette dynamique, le football féminin devient un nouvel espace de marchandisation du capital dans le sport, incarné par la FIFA avec les conséquences qu’on connaît, illustrées lors de la coupe du monde cet été aux États-Unis. D’où l’urgence, au-delà de politiques de reconnaissance, de défendre un football populaire, démarchandisé et accessible à touxtes.
Ludi Marwood
#Seacabò. Diario de las campeonas (Ça suffit: la colère des footballeuses espagnoles), de Joanna Pardos Servulo, 94′, Netflix