France

Combattre l’antitsiganisme, combattre l’État

Lors de l’Université d’été du NPA–A, nous nous sommes entretenus sur l’histoire et l’actualité de l’antitsiganisme avec Ritchy Thibault, militant révolutionnaire antiraciste. Co-fondateur et porte-parole du collectif ZOR («force» en romanès et en manouche), il a récemment publié Voleurs de poules! Combattre l’antitsiganisme (Libertalia, 2026).

Manifestante Rom
Michèle Badea, membre du collectif de jeunesse Romani et Voyageur ZOR tient un portrait d’Angela Rostas, mère de famille rome assassinée par des racistes en 2024. Rassemblement pour la reconnaissance du génocide tsigane, Paris, 16 mai 2026

Au fondement de l’antitsiganisme, il y a cette figure fantasmée et effrayante du tsigane qu’il faudrait contrôler et dompter. Le terme tsigane est un exonyme, un qualificatif extérieur aux groupes concernés. Dernièrement, les institutions européennes utilisent de plus en plus le terme Roms de manière générique, ce qui alimente aussi l’antitsiganisme en effaçant les singularités des collectifs. Car derrière ces étiquettes racialisantes, il y a une diversité protéiforme de collectifs. 

D’un côté, il y a les quatre principaux groupes romani, les Roms, les Manouches, les Sinti et les Gitans. De l’autre, deux autres groupes que l’on peut qualifier de voyageurs, avec un mode de vie itinérant, les Yéniches et les Voyageurs. Ces gens-là, qui sont des autochtones issus de diverses régions européennes, subissent l’antitsiganisme et sont aussi considérés comme Roms par les institutions, ce qui est un non-sens.

Nous ne sommes pas face à un peuple, ni à une nation, mais face à une myriade de groupes qui n’ont de cesse de se mélanger les uns les autres. Les gens se désignent tous par un ou plusieurs d’entre eux. Je me refuse donc à entrer dans une logique identitaire, ethnicisante ou racialisante, parce que les collectifs romani et voyageurs sont aux antipodes de ces notions caractéristiques des États-nations européens. Ils viennent à la fois d’ici et d’ailleurs, de partout et de nulle part.

C’est un racisme omniprésent dans notre société. Il ne se passe pas une journée sans qu’il n’y ait d’actes ou de propos antitsiganes. À la suite d’installations des Voyageur·ses – principalement durant l’été – on observe de véritables déchaînements, des appels au meurtre et des messages faisant l’apologie du nazisme et du génocide contre ceux-ci. 

C’est aussi un racisme qui tue. En Haute-Savoie le 22 février 2024, Angela Rostas, une mère de famille rome d’une quarantaine d’années, enceinte de plusieurs mois, a été abattue par deux chasseurs qui avaient constitué un groupuscule antitsigane. Ils avaient déjà tiré sur des Voyageur·euses par le passé.

Mais c’est aussi un racisme institutionnel et systémique. C’est l’une des populations proportionnellement les plus visées par la répression carcérale. 

La gendarmerie nationale joue un rôle central dans l’antitsiganisme. Les collectifs romanis et voyageurs subissent un continuum des violences policières et judiciaires en France, allant parfois jusqu’au meurtre. Le 20 mars 2017, Angelo Garand a été abattu par cinq hommes du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie nationale. Il était à son domicile familial, entouré des siens, sans défense. Il n’y a jamais eu de procès en France et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a récemment déclaré que l’État français n’avait pas violé son droit à la vie. La plus haute institution garante du respect des droits humains dans l’UE considère que les Voyageur·ses n’ont pas le droit à la vie. Ça donne une idée de ce qu’est l’antitsiganisme concrètement.

L’antitsiganisme va aussi être au cœur de la campagne présidentielle qui vient. Le 2 août, journée de commémoration officielle du génocide des personnes romani-voyageuses, Gabriel Attal s’est exprimé sur le sujet. Dans les colonnes du JDD, un journal d’extrême droite détenu par Vincent Bolloré, il a déclaré qu’il fallait lutter contre les «installations illicites» des Voyageur·euses.

À la suite de cela, avec Lise Foineau [anthropologue ayant réalisé sa thèse sur les formes politiques d’un collectif romani, ndlr], nous avons recensé en un mois 606 articles dans la presse nationale et régionale. Parmi eux, 60% associent dans leur titre ou leur chapeau les mots «illégal» ou «illicite» à l’expression «gens du voyage».

L’affirmation des États-nations européens est corrélée à l’antitsiganisme. Très tôt, des politiques de persécution vont être mises en place. Au 17e siècle, Colbert, alors ministre de Louis XIV, condamne les voyageurs aux galères. En Espagne, au 18e siècle, l’Église catholique organise des persécutions, ce qui représente l’une des premières tentatives de génocide sur le continent européen. En Suisse, entre les années 1920 et 1970, il y a eu une politique de placement systémique d’enfants Yéniches, Voyageurs et Roms dans des orphelinats et des institutions où ils·elles étaient exposé·es à des violences sexuelles. En 2025, le Conseil fédéral a qualifié cette politique de crime contre l’humanité.

Tout cela s’accompagne également de dispositifs de surveillance, de fichage et de répression particulièrement efficaces. En France, on observe une traque administrative des voyageurs, d’abord mise en place en 1895 avec un recensement des bohémiens, romanichels et nomades. Cela donne lieu à une série de débats parlementaires, qui débouchent sur la loi du 16 juillet 1912. Cette dernière oblige celles et ceux que l’on fait rentrer dans la catégorie de «nomade» à porter un carnet anthropométrique dès l’âge de 13 ans, qu’il faut faire signer par les autorités à chaque entrée et sortie d’un territoire.

Ce document est créé sur le modèle de l’anthropométrie judiciaire. Cela veut dire qu’une population civile entière, sur un motif racial, va se voir utiliser contre elle un dispositif jusqu’alors utilisé pour traquer les criminel·les prétendu·es les plus dangereux·ses pour la société. Et cela se poursuit sous des formes différentes, avec le livret de circulation, aboli en 2017 grâce au combat des collectifs de Voyageurs et Voyageuses.

Mais la catégorie de «gens du voyage», mise en place en 1969, est toujours en vigueur et place les Voyageurs dans une situation d’apartheid juridique. Cela signifie qu’ils n’ont ni les mêmes droits ni les mêmes obligations que le reste de la population française, alors que parmi elles et eux, il y a un grand nombre de personnes autochtones.

Il y a une guerre quotidienne menée par l’État français, mais pas uniquement, contre les voyageurs et les voyageuses, qui se traduit par toute une série de discriminations et de politiques guidées uniquement par la haine. Je considère qu’il y a un passage du génocide à l’ethnocide: à défaut d’avoir réussi à exterminer physiquement nos ancêtres, il y a une volonté des États-nations européens contemporains de faire disparaître les singularités des collectifs romani et voyageurs.

À l’école, l’État malmène les parents voyageurs pour les contraindre à scolariser leurs enfants lorsqu’ils ne le souhaitent pas, et lorsqu’ils le désirent, il y a des entraves. En France, il y a même une ségrégation de l’espace scolaire avec des classes dites «gens du voyage». Des enfants, selon des critères raciaux, sont séparés des autres enfants.

Il y a aussi une ségrégation socio-­spatiale. Les collectifs voyageurs ont une assignation à résidence nationale sur des aires dites «d’accueil». Ils subissent le racisme environnemental, car ils sont relégués à la marge, dans des lieux de vie pollués dangereux pour la santé humaine, à proximité d’usines, de sites industriels, de déchetteries. À Lille, dans le nord de la France, des camarades de l’association Da So Vas («tendre la main» en Romanès), condamnés à survivre entre une cimenterie, une concasserie, un site industriel et un champ de pesticides, luttent pour l’habitat digne. Là-bas, 8 enfants sur 10 ont des maladies respiratoires graves. L’espérance de vie dépasse rarement les 55 ans. Grâce à leur mobilisation, ils et elles ont enfin obtenu d’être relogé·es par la commune.

En parallèle de cette politique de sédentarisation forcée, les Voyageur·ses sont contraint·es à l’errance. Lorsqu’ils·elles choisissent de se sédentariser et souhaitent acheter des terrains, les municipalités et collectivités locales les font préempter et émettent des avis d’expulsion incessants. La grande majorité des communes françaises interdisent de laisser plus de trois mois une caravane sur un terrain. En plus du harcèlement juridique et policier, il y a des lois qui exposent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour les Voyageur·ses en stationnement illicite. Mais ils sont contraints au stationnement illicite puisque l’État français ne construit pas suffisamment de places.

Les Voyageur·ses n’ont donc pas le droit d’être sur le voyage, mais ils·elles n’ont pas non plus le droit de s’arrêter où ils·elles veulent, ni même de se sédentariser alors que l’État veut les sédentariser. Ce qui montre que derrière le débat de la sédentarisation, il y a le débat plus important encore du racisme. L’antitsiganisme, ce n’est pas tant un antagonisme entre nomadisme et sédentarité. C’est une question raciale. La preuve étant que les personnes sédentaires d’origine romani et voyageuses continuent à subir le racisme une fois sédentarisées.

Je dirais qu’il y a une atmosphère de mort dans la vie des voyageurs et voyageuses. La mort est omniprésente, du fait de l’espérance de vie largement inférieure au reste de la population, des crimes et violences policières, et de la situation de détresse sociale et psychologique accrue qui contraint certaines personnes au suicide. C’est malheureusement le cas d’un nombre de personnes dans ma famille ces dernières années.

Depuis toujours, les voyageurs et voyageuses résistent avec beaucoup de force à la société des gadjé, les personnes qui ne sont ni romani ni voyageuses. Par exemple, à défaut d’avoir des lieux sur lesquels stationner de manière licite, on a développé des méthodes pour ouvrir une place, s’y installer pendant quelques jours, se raccorder de manière sauvage à l’eau et l’électricité.

Il y a aussi des pratiques de résistance liées aux coutumes et traditions mortuaires, face à un État qui a un rapport de plus en plus réglementé. Chez nous, il est d’usage de veiller la personne décédée à notre domicile jusqu’aux obsèques. Dans le cas des morts dites suspectes (accident, suicide), une autopsie doit être faite, mais peut prendre plusieurs jours, voire semaines. Quand ça arrive chez nous, les voyageurs engagent un rapport de force avec l’État, en bloquant des routes, et obtiennent très souvent que l’autopsie ait lieu en une journée pour pouvoir récupérer le corps le plus vite possible.

Et quand on est incarcéré, on nous refuse généralement les permissions de sorties exceptionnelles pour assister aux obsèques de nos proches, même en étant menotté·e et sous escorte policière. Les juges d’application des peines considèrent que le risque d’évasion est plus fort chez les voyageurs. Face à cette discrimination, on entre aussi en confrontation directe avec les autorités. Au mois de janvier, j’ai perdu mon grand-père alors que mon père était incarcéré. Avec des cousins et cousines, on a bloqué la départementale pour obtenir une permission de sortie.

Il y a aussi toutes les campagnes pour la reconnaissance du génocide des nomades en France, entre 1939 et 1946. Ce génocide fait l’objet d’un déni absolu de la part de la République française, bien que sa responsabilité soit démontrée scientifiquement par les travaux de Lise Foisneau notamment.

Le 30 mai 2026, la veille de l’anniversaire des 80 ans de la libération des derniers nomades en France, le 1er juin 1946 dans le camp des alliés près d’Angoulême, on a organisé une mobilisation à Coudrecieux, dans la Sarthe. Là-bas, pendant un peu plus de deux ans, dans l’ancienne verrerie, il y a eu un camp de concentration pour nomades, dans lequel ont été enfermées 400 personnes. Plusieurs y sont mortes, notamment un nourrisson. 

Ce camp, géré par les autorités françaises et nazies, est le dernier à garder des traces matérielles du génocide des personnes nomades en France. Tous les autres ont été effacés, détruits. Il y a des inscriptions, des noms, des fresques magnifiques qui représentent des topos de la vie quotidienne des voyageurs et des personnes romani avant la Seconde Guerre mondiale. C’est extrêmement précieux, mais les autorités et les propriétaires du château qui jouxtent le site refusent de préserver ce lieu.

Alors face à ce refus, nous avons organisé une manifestation réunissant 150 personnes descendant·es des personnes qui y avaient été internées. Nous avons enfoncé les grilles de la verrerie, qui était interdite d’accès avec un arrêté pris par la municipalité. Nous avons bousculé quelques gendarmes et on est rentré sur le site avec Madeleine Lenfant, 89 ans, qui avait été internée là-bas. Nous avons photographié les dernières traces du génocide de nos ancêtres. C’était particulièrement émouvant.

Voilà des exemples d’action directe et de résistance des voyageurs, qui pourront conduire à l’émancipation collective.

L’ethnonationalisme est à l’origine de l’antitsiganisme. En ce sens, il ne constituera jamais une voie ou un chemin d’émancipation pour les personnes romani et voyageuses. Il faut bien sûr combattre le racisme dans ses effets et conséquences. Mais si on veut être radical dans notre antiracisme, il faut s’attaquer à ses racines, qui sont de deux ordres.

Premièrement, l’identité. Il y a une mutation permanente des collectifs romani et voyageurs ainsi qu’une myriade de rapports au monde qui cassent radicalement la logique de l’identité fixe et immuable.

Deuxièmement, face à l’État, les collectifs romani et voyageurs ont un grand potentiel en matière d’auto-­organisation de la vie collective.

Il faut puiser dans cet imaginaire et ces réalités-là, qui participeront à la libération collective et à notre émancipation. Nous avons des choses à proposer, à partir desquelles les peuples peuvent s’inspirer pour leurs combats, pour nos combats, pour notre libération.

Propos recueillis par Timothé Chételat