Allemagne
La mauvaise mémoire n’est pas le problème
Le 6 septembre 2026, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland a obtenu 43,8% des suffrages aux élections régionales en Saxe-Anhalt. Face à un tel résultat, la tentation est grande d’invoquer la «mémoire courte» qu’aurait l’électorat allemand. Cette réaction passe à côté de ce qui fonde l’adhésion contemporaine à l’extrême droite.

Face à la progression spectaculaire de l’Alternative für Deutschland (AfD), la question revient presque mécaniquement dans l’espace médiatique mainstream, et même au sein d’une partie de la gauche: les Allemand·es auraient-iels oublié leur histoire?
Cette réaction suppose que la connaissance du nazisme et de ses crimes devrait prémunir contre l’adhésion à l’extrême droite contemporaine. Si la continuité historique entre les deux est évidente aux yeux des antifascistes, l’adhésion à l’AfD repose au contraire sur leur déconnexion. La situation en Saxe-Anhalt offre une occasion de questionner cette évidence.
La fausse évidence du repoussoir nazi
De nombreuses études récentes attestent d’un inquiétant recul de la mémoire de la Shoah, en Allemagne comme dans le reste de l’Europe. Il serait pourtant trompeur d’en déduire mécaniquement la progression contemporaine de l’extrême-droite – et de l’AfD en particulier. Une telle interprétation suppose en effet que la connaissance du nazisme suffirait, en elle-même, à détourner de toute force politique s’inscrivant dans sa continuité.
Pourtant, dans son processus de normalisation politique, l’extrême droite contemporaine, et notamment l’AfD, condamne publiquement les crimes nazis et rejette l’étiquette fasciste – tout en reformulant certains de ses fondements idéologiques et en recyclant certains de ses symboles. S’il ne faut pas la croire sur parole, les effets politiques de ce repositionnement doivent toutefois être pris au sérieux.
La démarcation qu’opère l’AfD est d’autant plus efficace qu’elle peut aisément être reprise par l’électorat lui-même: condamner publiquement le nazisme n’empêche pas de voter pour l’AfD dès lors que celle-ci est considérée comme n’étant pas son héritière stricte. La thèse de la «mémoire courte» de cet électorat devient ainsi trompeuse: le problème ne réside pas nécessairement dans le fait qu’il aurait oublié ce qu’a été le nazisme, mais qu’il ne reconnaît pas dans l’extrême droite contemporaine la continuité politique que les antifascistes établissent (à raison) entre les deux.
Une dissociation des fins et des moyens
La condamnation contemporaine du nazisme se concentre largement sur les moyens les plus monstrueux qu’il a déployés, au premier rang desquels l’extermination industrielle des Juif·ves d’Europe. Cette centralité mémorielle de la Shoah est évidemment justifiée par l’importance du génocide, mais elle tend aussi à faire de celui-ci le critère ultime à partir duquel le nazisme est identifié.
C’est ici que l’extrême droite contemporaine dissocie les fins et les moyens du nazisme – et plus largement des fascismes du 20e siècle. Cette dissociation n’est pas générale: une frange néonazie minoritaire revendique encore explicitement l’héritage du Troisième Reich. Les partis comme l’AfD, en revanche, condamnent publiquement les pratiques génocidaires nazies tout en reformulant le projet de régénération raciale dans des formes compatibles avec le jeu démocratique.
Il ne s’agit donc pas de dire que les électeur·ices de l’AfD penseraient que «les nazis avaient de bonnes idées», mais de comprendre comment certaines finalités redeviennent acceptables une fois détachées des moyens auxquels l’histoire les a associées. C’est particulièrement le cas du projet de «remigration» qui s’impose progressivement dans toutes les droites radicales européennes: derrière un vocabulaire administratif de retour, d’expulsion ou d’incitation au départ, l’AfD propose ni plus ni moins que la déportation des personnes considérées comme étrangères. Ainsi, la prétendue différence de moyens masque la continuité d’une même logique politique d’homogénéisation du corps national.
Les limites de l’antifascisme mémoriel
Rappeler les crimes de l’extrême droite à travers l’histoire est insuffisant pour lutter contre ses formes contemporaines. Non seulement parce que celles-ci peuvent se démarquer explicitement des moyens employés par les fascismes historiques, mais aussi parce que leur progression doit être rapportée aux contradictions sociales du présent. Dans le cas de l’AfD comme plus largement des droites radicales européennes, la dégradation des services publics, la hausse du coût de la vie, l’insécurité économique ou encore le sentiment d’abandon politique constituent autant de terrains pouvant faire l’objet d’une politisation raciste.
La dénonciation de leur généalogie fasciste, les manifestations pour la démocratie et les stratégies de cordon sanitaire sont nécessaires, mais ne peuvent se substituer intégralement à l’affrontement sur les causes matérielles de la crise. Une politique antifasciste à visée émancipatrice ne peut donc se réduire à la seule défense de l’ordre démocratique: dans le même temps, elle doit aussi rouvrir le conflit sur la répartition des richesses, l’austérité, l’efficacité des services publics et la dégradation des conditions de vie.
Antoine Dubiau