L’internationale des nationalistes

Bien qu’elles soient nationalistes, les extrêmes droites entretiennent de nombreux liens entre elles à l’échelle internationale. Leur constitution en réseau n’est pas sans rapports avec leur ascension dans l’ensemble du monde occidental ces deux dernières décennies. Entretien avec Ugo Palheta, auteur de La nouvelle internationale fasciste (Textuel, réédité en 2025).

Portrait de groupe avec Victor Orbán, Geert Wilders, Marine Le Pen et Matteo Salvini
Victor Orbán, ex-premier Ministre hongrois, Geert Wilders, leader d’extrême droite néerlandais, Marine Le Pen et le vice-président du Conseil des ministres italien Matteo Salvini lors de la conférence Make Europe Great Again, Madrid, 8 février 2025.

Trois aspects me semblent à souligner.

D’abord, les extrêmes droites évoluent dans un contexte qui est évidemment national, dans lequel elles cherchent à parvenir au pouvoir par la voie électorale. Mais elles trouvent aussi un certain nombre de ressources dans le contexte continental, voire mondial. Je pense à une ressource spécifique évidente: pour des forces qui, en général, n’ont jamais été au pouvoir au niveau national, qui ont longtemps pâti du double stigmate de la dangerosité et de l’amateurisme, les expériences gouvernementales d’autres forces d’extrême droite peuvent accroître leur crédibilité. 

Pour Marine Le Pen par exemple, qui n’est pas à proprement parler l’alliée de Meloni dans l’espace des extrêmes droites européennes, l’expérience italienne permet malgré tout de dire: regardez, des forces de la «droite patriote» gouvernent de manière raisonnable. Elles se sont aussi appuyés sur l’expérience de Viktor Orbán, en partie pour ces raisons-là. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen s’affichait encore avec Vladimir Poutine il y a quelques années, pour asseoir sa «stature internationale» comme disent les médias. 

Deuxième point: ce qu’une attention à la dimension internationale permet de voir, c’est comment circulent des stratégies. Évidemment, on pourrait ajouter d’autres choses parmi ce qui circule (de l’argent, des esthétiques, des formes d’humour, etc.), mais le plus important me semble être là: les stratégies idéologiques visant à s’enraciner culturellement, à progresser électoralement et à conquérir le pouvoir. 

Une partie des extrêmes droites ou des droites extrêmisées, en Amérique latine ou en Europe, se sont beaucoup inspirées de Trump. Mais sur le plan plus proprement idéologique, on peut penser à la circulation de la variété ethno-différentialiste du racisme [autrement dit, un racisme qui considère les cultures comme des entités homogènes ne devant pas se mélanger, ndlr], à partir notamment des élaborations de la «Nouvelle Droite» française dans les années 1970–1980.

On pourrait également mentionner la thématique de la «tyrannie des minorités» [concept complotiste qui postule que les minorités raciales et sexuelles imposent leurs vues au reste de la société, ndlr] qui vient plutôt de la droite étasunienne, mais aussi les thématiques transphobes et plus largement masculinistes et traditionalistes, qui voyagent énormément, ou encore le «grand remplacement», qui renvoie lui-même à une vieille histoire de la hantise de l’invasion démographique et migratoire, plutôt héritée de la fin du 19e siècle, mais qui a connu des renouvellements rhétoriques dans la période récente.

Bref, on a des axes rhétoriques qui naissent dans un contexte particulier puis qui circulent sous différentes formes et modalités, en s’adaptant aux contextes nationaux.

Troisième point: penser l’extrême droite au niveau mondial permet de pointer une contradiction spécifique. On connaît les contradictions en termes de classe: par exemple se prétendre le parti des «petits» ou du peuple, mais gouverner en faveur des secteurs dominants du capital une fois au pouvoir. La contradiction internationale peut s’exprimer ainsi: voilà des forces qui se prétendent nationalistes, mais qui, lorsqu’elles parviennent au pouvoir, se soumettent bien souvent assez docilement à la domination du partenaire hégémonique du bloc dans lequel elles se retrouvent. Elles disent défendre leur nation, mais soutiennent le pays qui les domine économiquement et politiquement.

C’était déjà le cas dans l’entre-deux-guerres vis-à-vis de l’Allemagne nazie, y compris pour des courants germanophobes comme l’Action française, qui ont accueilli l’occupation allemande et la collaboration comme une «divine surprise», pour reprendre la formule de Maurras. Mais c’est aussi, d’une certaine manière, le cas des extrêmes droites européennes aujourd’hui vis-à-vis du trumpisme. Cela permet de souligner une contradiction qu’il ne faut pas négliger dans la manière d’attaquer les extrêmes droites aujourd’hui, en veillant à ne pas tomber en retour dans une forme de «social-chauvinisme» pour reprendre une vieille formule de Lénine [expression qui désigne la subordination du mouvement ouvrier aux intérêts nationaux de sa propre bourgeoisie, ndlr]

Le premier âge du fascisme était un âge militaire, marqué par le contexte ouvert par la Première Guerre mondiale. Il reposait sur une structure très hiérarchique: le parti militarisé de masse, centralisé et hiérarchisé. Le fascisme historique s’est donc construit largement autour de cette dimension verticale. 

Le néofascisme garde évidemment une dimension verticale, avec des leaders reconnus mais bien souvent avec des appareils partisans beaucoup plus faibles et une dimension plus horizontale, plus réticulaire, plus «par en bas», qui se trouve donc dans un rapport plus immédiat avec le chef. Les rencontres internationales entre dirigeants ne sont pas négligeables, mais on observe aussi des circulations idéologiques par d’autres canaux, ainsi des réseaux militants qui se développent par en bas. 

Tout cela est notamment lié à la dimension numérique, qui a changé les modalités de circulation des idées et stratégies entre les extrêmes droites. Les transformations des infrastructures numériques, sans qu’elles effacent la dimension verticale des organisations et du pouvoir de leurs dirigeants, permettent effectivement de nouvelles modalités au moins aussi importantes que les formes plus classiques de la politique et qui ne s’y opposent pas: Trump par exemple est devenu maître dans l’usage des réseaux sociaux afin de stimuler en permanence sa base sociale. 

Le centre de gravité d’une partie des extrêmes droites européennes a été pendant un certain temps la Russie de Poutine, fournissant une forme de crédibilité internationale, mais aussi parfois des aides financières. Cela a été le cas notamment du Front national lorsqu’il était en grande difficulté financière et avait besoin de prêts bancaires. De leur côté, les extrêmes droites latino-­américaines sont de longue date sous l’hégémonie de l’État étasunien. 

La Russie représentait aussi un attrait idéologique, Poutine incarnant une figure viriliste, nationaliste, autoritaire et traditionnaliste. On sait, par exemple, comment quelqu’un comme Alain Soral – qui a joué un rôle important dans l’extrême droite française sur le plan idéologique, notamment en permettant d’élargir sa base traditionnelle – s’est appuyé sur cette figure pour construire une perspective politique. 

Évidemment, tout cela a été remis en cause par l’invasion de l’Ukraine en 2022. Pas tant parce que les extrêmes droites auraient un désaccord fondamental avec cette invasion, mais parce qu’elle contredisait leur stratégie d’accès au pouvoir. Le RN a très vite compris qu’il fallait jeter à la poubelle tous ses tracts de campagne où figurait une photographie de Marine Le Pen avec Vladimir Poutine, sous peine d’apparaître comme une force supplétive du pouvoir russe dans un contexte initial d’opposition très large à l’invasion de l’Ukraine. 

En réalité, toutes les extrêmes droites ont pris leurs distances, y compris Viktor Orbán, pourtant allié très proche de Poutine, qui n’a pas manifesté un enthousiasme débordant vis-à-vis de cette invasion parce que sa propre population reste historiquement sensible aux ambitions hégémoniques de la Russie vis-à-vis de l’Europe orientale. 

Le centre de gravité s’est donc déplacé, d’autant plus que Donald Trump a fourni une forme de modèle de rechange, ainsi que des ressources symboliques – et potentiellement financières. Plus largement, le trumpisme a servi de point de ralliement. 

On a vu Steve Bannon – ancien conseiller stratégique de Trump et figure de l’extrême droite trumpiste – participer en 2018 à plusieurs congrès des extrêmes droites européennes, notamment ceux du RN, mais aussi de l’AfD ou des extrêmes droites italienne et belge. Il circulait avec cette perspective d’unification autour d’un modèle trumpiste. Plus récemment, Elon Musk est intervenu dans un meeting de l’AfD et soutient aujourd’hui l’extrême droite la plus radicale en Grande-Bretagne, notamment autour de Restore Britain. 

On voit donc bien ce déplacement du centre de gravité de la majorité des extrêmes droites européennes, de la Russie de Poutine vers les États-Unis de Trump.

Elles sont prises dans la contradiction que j’évoquais plus haut, qui les a amenées à rester bien timorées, voire silencieuses, lorsque Trump a menacé de s’emparer du Groenland. On sent bien qu’ils cherchent une forme de compromis: d’un côté, ils ont besoin de marquer rhétoriquement (et mollement) une forme d’indépendance vis-à-vis de Trump; de l’autre, leur objectif est toujours de s’insérer dans un bloc transatlantique sous hégémonie étasunienne, et certainement pas de contester ni ce bloc ni cette hégémonie. 

Il y a aussi des raisons stratégiques. Le RN, par exemple, cherche actuellement une alliance avec le grand patronat français, lequel ne souhaite absolument pas remettre en cause ni la construction européenne, ni les structures de la mondialisation (sous domination du capital étasunien), ni plus spécifiquement l’intégration des capitalismes européens au capitalisme étasunien. Le RN navigue donc, un peu à vue, dans cette contradiction. 

C’est bien une contradiction structurelle à laquelle les extrêmes droites européennes sont confrontées, intensifiée par l’offensive trumpiste visant à restaurer pleinement la domination étasunienne (militaire et économique). Cela accroît la prise qu’un discours critique peut avoir contre l’extrême droite sur cet axe-là: celui de la soumission à l’empire étasunien. 

En Italie, par exemple, il est frappant de voir que Giorgia Meloni a été manifestement affaiblie par le fait d’apparaître comme très suiviste vis-à-vis du pouvoir étasunien, notamment sur la question du génocide à Gaza. Cela l’a même obligé à prendre ses distances vis-à-vis de Trump et de Netanyahu. C’est hypocrite et ponctuel, mais elle sent bien que son alignement total sur le bloc transatlantique – qui suppose un soutien à Israël – la fragilise sur le plan national.

Parce qu’ils ont besoin de l’alliance avec leurs capitalistes nationaux, les partis d’extrême droite vont se coaliser dans la subordination au trumpisme. Ils vont donc accepter la domination états-unienne sans véritablement rechigner. Il y aura sans doute des critiques superficielles, quelques prises de distance symboliques, dont pourront très bien se satisfaire Trump et les trumpistes, parce qu’ils savent que ces forces doivent donner certains gages à leur population pour ne pas apparaître trop directement alignées.

En revanche, on peut faire l’hypothèse que si la gauche de rupture n’est pas à la hauteur, de nouvelles extrêmes droites pourraient se développer. Elles trouveraient une base sociale autour d’une critique de la domination étasunienne et de la subordination de forces prétendument nationalistes à cette domination. Ces courants pourraient faire valoir un autre modèle, dans lequel l’Europe et les nations européennes chercheraient à se coaliser avec d’autres partenaires, notamment autour du bloc concurrent hégémonisé par la Chine, mais où la Russie reste une puissance importante sur le plan militaire. 

Du point de vue de la gauche, la critique de la domination impériale étasunienne ne doit pas être laissée aux seules franges «souverainistes», qui imaginent des compromis avec les capitalistes nationaux et qui sont toujours associés à des formes de xénophobie. D’où la nécessité, à mon sens, d’une critique forte de cette domination impériale et de l’offensive trumpiste qui en revient à ce point fondamental: pour lutter contre l’impérialisme étasunien, il faut rompre avec le capitalisme.

Propos recueillis par Antoine Dubiau