Que reste-t-il de l’altermondialisme?

Au tournant des années 2000, l’altermondialisme a incarné la principale contestation de la mondialisation néolibérale. Un nouveau type de mobilisations a contribué à faire émerger des alliances inédites entre syndicats, mouvements écologistes, féministes et organisations paysannes. Entretien avec Annick Coupé, syndicaliste française qui fut engagée dans le mouvement altermondialiste.

Manifestation d’ouverture du Forum social mondial 2005 à Porto Alegre
Manifestation d’ouverture du Forum social mondial 2005 à Porto Alegre

Le mouvement altermondialiste conteste l’ordre libéral instauré depuis le début des années 1980, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan, puis étendu progressivement à l’échelle mondiale. Des mouvements dispersés, déjà engagés contre cet ordre libéral sous différentes facettes, commencent à entrer en résonance les uns avec les autres. Cette contestation prenait des formes différentes selon les contextes, mais le mouvement pose précisément la question d’alliances nouvelles entre des acteur·rices qui, jusque-là, n’avaient pas l’habitude d’agir ensemble.

Il faut faire un léger retour en arrière pour en comprendre la portée à l’époque. En France, en novembre-décembre 1995, il y a eu un très fort mouvement social autour des retraites, de la Sécurité sociale et de la défense des services publics. Le mouvement a été particulièrement puissant chez les cheminots, mais pas uniquement: de grandes mobilisations ont touché de nombreux secteurs. Le journal Le Monde, alors véritable presse de référence, avait titré: «première grève contre la mondialisation libérale»

Le mouvement zapatiste joue un rôle important dès le départ [mouvement social et politique né dans l’État du Chiapas, au Mexique, et qui défend l’autonomie des communautés indigènes, la démocratie participative et la critique du capitalisme, ndlr]. Le soulèvement a lieu en 1994 et, deux ans plus tard, dès 1996, les zapatistes organisent une «rencontre intergalactique» au Chiapas, à laquelle sont invités des mouvements sociaux du monde entier. À l’époque, par exemple, mon syndicat, SUD-PTT, avait envoyé une représentante nationale à cette rencontre. Cela constitue un premier moment important de mise en relation internationale des luttes.

Ensuite viennent les mobilisations contre l’OMC à Seattle, en 1999. Cette «bataille de Seattle», comme elle a souvent été présentée dans les médias, marque l’émergence visible d’un mouvement relativement inédit. On y voit des écologistes manifester avec des syndicats ouvriers américains, ce qui était alors peu fréquent. Des représentant·es paysan·nes étaient également présent·es.

Ce qui apparaît à Seattle, ce sont des mouvements extrêmement divers, qui n’avaient pas forcément l’habitude de travailler ensemble, ni même parfois de contacts directs, et qui se retrouvent pour contester l’Organisation mondiale du commerce, mise en place quelques années auparavant. Le fait que le sommet soit partiellement bloqué donne à cette mobilisation une portée symbolique très forte.

En France, cette dynamique se traduit notamment par l’apparition d’ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne) à la fin des années 1990, à partir d’un appel lancé par Le Monde diplomatique, qui constituait alors une référence importante de la gauche critique. Cet appel portait le titre «Désarmer la finance», ce qui s’inscrivait pleinement dans cette remise en cause de la mondialisation libérale et de la domination financière.

Le premier Forum social mondial se tient à Porto Alegre en 2001, au tout début du 21e siècle – l’initiative est alors principalement latino-américaine. Elle est notamment portée par des réseaux d’intellectuel·les, d’économistes critiques, mais aussi des réseaux liés à l’Église et à la théologie de la libération, qui a joué un rôle important en Amérique latine.

Le Forum social mondial se construit explicitement comme une réponse au Forum économique mondial de Davos. À cette période, celui-ci s’impose déjà comme un lieu central de coordination des élites économiques et politiques mondiales. L’idée de la rencontre à Porto Alegre, c’est donc de constituer un espace international de contestation des logiques défendues à Davos.

La première édition est une réussite inattendue. Il y a plusieurs dizaines de milliers de participant·es, bien davantage que ce qui avait été anticipé. L’événement produit une résonance importante dans les mouvements sociaux: les militants et militantes qui revenaient de Porto Alegre étaient extrêmement enthousiastes. Cet enthousiasme va d’ailleurs devenir une caractéristique récurrente des Forums sociaux mondiaux. Les personnes qui y participent pour la première fois découvrent qu’elles ne sont pas isolées dans leurs luttes locales, souvent difficiles et marquées par des défaites. Elles rencontrent d’autres cultures militantes, d’autres formes de résistance, d’autres conflits sociaux. Pour beaucoup de militant·es européen·nes, cela permet aussi de découvrir des réalités peu connues à l’époque, y compris dans les milieux militants: les luttes contre l’extractivisme en Amérique latine, les mobilisations des peuples autochtones, les conflits autour des ressources naturelles, ou encore les résistances communautaires face aux multinationales.

Dès le premier Forum social mondial, il existe une présence syndicale importante. Cela montre que le mouvement altermondialiste ne se limite pas aux ONG ou aux associations, mais cherche aussi à articuler différents types d’organisations militantes. Cette dynamique se prolonge rapidement avec la création du Forum social européen. Le premier a lieu à Florence en 2002 et connaît lui aussi un très grand succès, bien au-delà des attentes.

Ce succès est d’autant plus remarquable qu’il intervient après le 11-Septembre. À ce moment-là, beaucoup pensaient que la dynamique altermondialiste allait être stoppée par le nouveau contexte sécuritaire et géopolitique. Pourtant, malgré le choc du 11-Septembre, la dynamique se poursuit aussi bien au niveau international qu’européen. Après Florence en 2002, le Forum social européen se tient à Paris en 2003.

En Amérique latine, cette période correspond à un moment où les gauches retrouvent une dynamique favorable dans plusieurs pays, avec l’arrivée au pouvoir de différents présidents de gauche. Cette évolution joue un rôle important et il existe d’ailleurs des liens entre ces gouvernements et les Forums sociaux. Mais la situation européenne est très différente. La question de la prise du pouvoir par des forces proches de l’altermondialisme n’était pas centrale dans les discussions sur notre continent. Il existait plutôt une forme d’intérêt, voire d’admiration, pour ce qui se passait en Amérique latine, avec l’idée qu’après les dictatures et les années de répression, de nouvelles dynamiques de gauche émergeaient. Dans les Forums sociaux, les discussions portaient surtout sur les luttes elles-mêmes: leurs revendications, les formes de convergence possibles, les alliances à construire entre mouvements différents.

Pour moi, cette période marque notamment le début d’une véritable prise de conscience écologique dans une partie du mouvement syndical. Cela n’allait pas de soi. Historiquement, les organisations syndicales avaient été construites autour des questions sociales et du travail, et il n’était pas évident pour elles d’intégrer les enjeux écologiques à leur réflexion. Les organisations syndicales qui ont choisi de participer aux Forums sociaux se sont confrontées à d’autres mouvements, à d’autres analyses, et ont été amenées à commencer à articuler questions sociales et questions écologiques.

Il y a d’abord les évolutions politiques générales: les avancées de la droite et de l’extrême droite, les contre-offensives conservatrices, le durcissement des pouvoirs politiques et économiques. D’une certaine manière, la percée du mouvement altermondialiste, par sa capacité à construire des alliances inédites et à remettre en cause l’ordre néolibéral mondial, a suscité des réactions très fortes de la part des classes dirigeantes et des États. Ceux-ci ont eux-mêmes renforcé leurs propres alliances pour réaffirmer leur domination politique et économique.

Ensuite, il existe une difficulté plus structurelle. Les Forums sociaux ne pouvaient pas devenir une sorte de «comité central des luttes mondiales»: cela n’aurait ni été possible ni réellement souhaitable. Il s’agissait d’espaces de rencontre, de circulation d’expériences, de construction de réseaux, mais pas des structures centralisées capables de diriger l’ensemble des mouvements sociaux internationaux. Cela n’empêche pas que des alliances durables se soient construites dans certains domaines. Des réseaux internationaux se sont consolidés autour des questions de santé, d’agriculture ou d’alimentation. La Via Campesina, qui existait déjà auparavant, s’est clairement renforcée dans cette période.

Surtout, le mouvement altermondialiste a contribué à redonner de la légitimité à l’internationalisme, c’est-à-dire à l’idée qu’il faut penser les luttes au-delà du seul cadre national.

Cette crise constitue un tournant majeur. En Europe, et particulièrement avec ce qui s’est passé en Grèce, les mouvements sociaux européens ont montré leur incapacité à construire un rapport de force suffisant face aux politiques d’austérité imposées par l’Union européenne. Les plans appliqués à la Grèce ont eu des conséquences sociales extrêmement lourdes, et les mouvements altermondialistes européens n’ont pas réussi à empêcher cette situation.

La crise de 2008 a également contribué à un recentrage des mobilisations à l’intérieur des cadres nationaux, sous l’effet des urgences sociales et économiques propres à chaque pays. L’affaiblissement du mouvement tient donc davantage aux contre-offensives politiques et aux transformations du contexte international qu’au slogan lui-même.

Cela ne signifie pas pour autant que les enjeux internationaux aient disparu. Au contraire, la question de l’internationalisme réapparaît aujourd’hui fortement dans de nombreux mouvements. Les Forums sociaux existent toujours, même sous des formes différentes: il y a eu récemment des rencontres au Brésil, un Forum social en Asie l’an dernier, et un autre est prévu en Afrique. La dynamique altermondialiste n’a donc pas disparu. Les questions internationales et internationalistes restent très présentes dans les mouvements sociaux contemporains.

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une autre séquence politique. En revanche, la continuité n’est pas simple ni directe.

Les nouvelles générations engagées dans les luttes aujourd’hui ne se pensent pas forcément comme les héritières explicites du mouvement altermondialiste. Mais il existe malgré tout une continuité dans les contenus, les pratiques et les articulations qui structurent les mobilisations actuelles.

Aujourd’hui, il devient difficile de penser les questions écologiques sans les articuler aux questions sociales par exemple. De la même manière, il est devenu impossible de penser les mouvements sociaux sans prendre en compte les enjeux féministes. Or, ces articulations étaient déjà très présentes dans le mouvement altermondialiste.

La critique de la finance et de la mondialisation financière constituait également un point central du mouvement, notamment dans les mobilisations contre Davos ou les institutions économiques internationales. Ces questions restent profondément actuelles. Bref, il existe donc une continuité politique, même si elle n’est pas toujours vécue consciemment comme telle, mais une rupture organisationnelle avec l’émergence de nouveaux collectifs. Et cela n’a rien de problématique.

On le voit aussi dans la persistance des solidarités internationales. La question palestinienne, par exemple, montre que ces enjeux internationalistes restent très présents dans les mobilisations contemporaines, même si, en France, ce soutien fait l’objet de fortes formes de répression ou de délégitimation politique. Face à la gravité de la situation en Palestine, des mobilisations importantes ont émergé dans de nombreux pays. Cela témoigne du maintien d’une culture de solidarité internationale qui faisait déjà partie intégrante de l’altermondialisme.

Le mouvement féministe occupait également une place importante dans les Forums sociaux mondiaux et européens, avec de grandes assemblées féministes. On peut aussi faire le lien avec la puissance prise par les mouvements féministes en Amérique latine au cours des dernières années.

Pour moi, l’héritage principal de l’altermondialisme réside justement dans cette capacité à penser l’articulation entre les luttes. Il ne s’agit plus de considérer séparément les questions écologiques, sociales, féministes, démocratiques ou internationales, mais de comprendre leurs liens. L’altermondialisme a contribué à faire émerger cette compréhension globale des rapports entre les différentes formes de domination et de résistance.

Propos recueillis par Antoine Dubiau