Le productivisme agricole détruit la terre
L’agriculture, indispensable à notre alimentation, est à la fois victime, cause et solution du basculement climatique. Les modèles agricoles anticapitalistes et écosocialistes (propriété collective et planification) peuvent limiter au maximum les effets néfastes sur le climat et les écosystèmes. Une contribution de Ella-Mona Chevalley, membre d’Ensemble à Gauche Vaud.

Cet été 2026, rythmé par des vagues de chaleur historiques et une sécheresse record, a également été marqué par de nombreux débats, plus ou moins pertinents, sur la manière de s’adapter à des conditions climatiques de plus en plus extrêmes.
L’impact des canicules sur la production agricole a été mentionné à quelques reprises dans les médias traditionnels. Plutôt que de questionner un modèle agricole en crise, les articles se focalisent sur des enjeux court-termistes et économiques, comme les difficultés d’approvisionnement d’entreprises telles que Zweifel. La question essentielle n’est jamais posée: comment transformer le système agricole et alimentaire pour garantir notre souveraineté alimentaire face au réchauffement climatique?
La politique agricole suisse s’obstine dans la mauvaise direction, contribuant ainsi à la dégradation des écosystèmes dont dépend notre survie. Exiger de simples adaptations ne suffit pas: il faut quitter le modèle productiviste incompatible avec le maintien de la vie dans les limites planétaires.
Chaleur et sécheresse détraquent tout
Tout comme la population, en particulier les personnes qui ont le moins de ressources pour se mettre au frais, la nature et les animaux sont fortement impactés par la sécheresse de longue durée. Parmi les productions qui souffrent le plus de la canicule, l’élevage est un secteur critique. Les vaches commencent à souffrir de stress thermique dès 22-24°C et le stress devient sévère au-delà de 28-30°C, affectant leur santé et la production laitière. L’eau manque dans de nombreux alpages mais également en basse montagne. De plus en plus tôt dans la saison, il est nécessaire d’y transporter de l’eau en camion-citerne.
Dans la production maraichère, tout est en avance: les températures élevées accélèrent la croissance de la végétation. Sous le stress provoqué par la chaleur et le manque d’eau, de nombreux légumes allouent leur énergie davantage dans la reproduction, c’est-à-dire dans les graines, plutôt que dans les fruits. Certains légumes sont donc trop petits, trop amers, et deviennent invendables à la grande distribution qui exige des produits calibrés.
Des événements extrêmes plus fréquents et violents
En plus de la chaleur et du manque d’eau qui font sécher les cultures et affectent les animaux, les événements extrêmes tels que les tempêtes sont de plus en plus fréquents et peuvent détruire des cultures entières. Cette année par exemple, la Distillerie de Saconnex-d’Avre dans le canton de Genève, qui produit en partie ses propres fruits, a subi un important épisode de grêle. Les arbres fruitiers ont été fortement impactés: la plupart des fruits se sont retrouvés au sol et ceux qui tiennent encore à l’arbre sont criblés d’impacts de grêle et ne pourront pas être récoltés. Nicolas Bloch, qui s’exprime au nom de la Distillerie et du collectif du verger (GE), s’interroge: «pourquoi continuons-nous à nous battre pour produire et pour prendre soin de nos cultures, quand les préoccupations politiques et économiques sont si éloignées de la défense d’une production locale et paysanne?».
L’augmentation de ces événements imprévisibles au potentiel destructeur élevé oblige les producteur·ices à trouver des manières d’anticiper d’éventuels dégâts. La question de l’assurance récolte est alors centrale mais elle est loin d’être une solution miracle. En effet, les exploitations agricoles doivent s’assurer elles-mêmes contre les intempéries, si leur budget le permet. Depuis 2025, la Confédération octroie une subvention permettant de réduire jusqu’à 30% les primes d’assurance récolte contre la sécheresse et le gel. Néanmoins, cette aide très récente ne couvre pas le risque de grêle et n’enlève rien au fait que les producteur·ices doivent contracter des assurances onéreuses ou assumer seul·es la totalité des pertes. Avec un budget limité, certain·es doivent décider chaque année quelles cultures assurer et faire les bonnes prévisions pour éviter de tout perdre.
Travailler la terre devient de plus en plus dur
Les événements extrêmes obligent également à réorganiser le travail. La chaleur augmente la pénibilité, en particulier dans les exploitations à forte intensité de main-d’œuvre. C’est le cas aussi bien des grandes entreprises agricoles qui emploient de nombreux·ses salarié·es, notamment étranger·es, que des fermes paysannes, déjà marquées par une certaine auto-exploitation et un manque d’aides de l’État. En effet, celles-ci sont souvent non éligibles aux paiements directs, dont l’octroi est conditionné à des critères minimaux de taille d’entreprise agricole.
En maraîchage, la température peut dépasser les 40 degrés sous les tunnels. L’irrigation doit se faire tard le soir et très tôt le matin pour que les plantes absorbent au mieux l’eau, ce qui écourte les nuits et renforce la fatigue. Les horaires de travail sont ainsi décalés pour s’effectuer durant les heures les plus fraîches. Les conditions climatiques changeantes et de plus en plus imprévisibles augmentent le stress et renforcent le sentiment de «ras-le-bol».
L’eau comme bien commun
Il est nécessaire de dépasser les solutions «pansements» pour survivre chaque année à une canicule et une sécheresse de plus, et de proposer des solutions à long terme. L’adaptation reste certes essentielle. Une meilleure gestion de l’eau, notamment avec des méthodes telles que le paillage ou avec des techniques plus efficientes comme les goutte-à-goutte pour les légumes plein champs ou des capteurs, est centrale. Mais ces installations sont coûteuses et ne sont accessibles financièrement qu’à partir d’un certain degré de rentabilité. Or, il existe très peu de systèmes d’irrigation en Suisse pour les grandes cultures. Une solution parallèle est de cultiver des variétés résistantes et adaptées à la sécheresse.
Des restrictions d’usages des cours d’eau à faible débit sont mises en place dans certaines régions. Malgré ça et les impacts évidents du réchauffement climatique, la Suisse reste dans une vision d’abondance de la ressource en eau, sans réelles actions sur le long terme pour la préserver. Pourtant, les glaciers subissent déjà une perte nette dès le 29 juin cette année. C’est-à-dire que dès cette date, la fonte estivale sera supérieure aux réserves hivernales. Ce point était atteint en juillet en 2025 et en août en 2024. Le «château d’eau de l’Europe» est de plus en plus menacé et il devient urgent de mettre en place des politiques de gestion de l’eau qui privilégient le bien commun plutôt que l’arrosage des golfs et le remplissage des piscines privées.
Pour l’accès à la terre et contre son accaparement
Rappelons aussi que près de 800 fermes disparaissent chaque année en Suisse. Eline Müller insiste: «Il faut maintenant vraiment se poser la question de l’utilisation des ressources, des conflits d’usage autour de l’eau et de la terre. Où va notre terre agricole et à quoi elle est destinée?». Un exemple parlant de ce risque est celui de l’accaparement des terres dans le canton de Vaud par le groupe Orllati, qui participe au déclassement des terres agricoles en zones constructibles.
Face au réchauffement climatique et à la nécessité de transformer le système agricole et alimentaire, l’agriculture paysanne doit être soutenue et les terres agricoles deviennent plus que jamais un bien commun à préserver pour garantir un certain niveau d’autosuffisance alimentaire. De nouveaux mécanismes permettant l’accès à la terre pour les jeunes, les collectifs et les néo paysan·nes sont nécessaires, tels qu’une priorité d’achat ou un droit de préemption, tout en garantissant que ces terres soient réellement affectées à une agriculture paysanne et écologique.
Soutenir une agriculture paysanne, diversifiée et résiliente
Dans un argumentaire étayé publié mi-juillet, Uniterre met en avant l’agriculture paysanne comme étant l’«indispensable alliée de la biodiversité et du climat». L’agriculture, à l’origine de 16,5% des émissions nationales de gaz à effet de serre, est également un levier central pour renforcer les puits de carbone dans les sols. La politique agricole actuelle, qui octroie des subventions calculées en fonction de la taille de la ferme, pousse à l’agrandissement, à l’hyperspécialisation et à la mécanisation. Uniterre parle «d’agriculture entrepreneuriale» pour décrire un mode de production basé sur un fort usage d’intrants externes (fertilisants, phytosanitaires, fourrage, énergies fossiles, etc.), une forte dépendance financière envers les banques et un endettement important qui pousse à une course constante à l’agrandissement pour amortir les coûts. Au contraire de l’agriculture paysanne qui est majoritairement tournée vers la distribution en circuits courts, l’agriculture entrepreneuriale est avant tout orientée vers le marché de l’industrie agro-alimentaire.
Le modèle des fermes paysannes est quant à lui caractérisé par des cultures diversifiées et abrite une riche biodiversité cultivée. La forte diversification renforce la résilience face aux événements extrêmes: toutes les cultures ne sont pas forcément touchées. Leurs méthodes de production sont moins mécanisées, moins dépendantes des intrants et des énergies fossiles et donc moins émettrices de gaz à effet de serre. Cela favorise des sols fertiles, qui maintiennent davantage d’humidité et captent du carbone.
Pour préserver les écosystèmes, le soutien à une agriculture paysanne, solidaire, diversifiée et résiliente est indispensable. Cela passe par une refonte globale de la politique agricole, en changeant notamment les conditions d’octroi des paiements directs pour qu’ils soient liés à d’autres critères que celui de la surface (par exemple aux modes de production, nombre de personnes qui travaillent, topographie, etc.).
La question de ce qu’on produit, comment et pourquoi doit également être posée. Diminuer la production d’alimentation d’origine animale, et par conséquent la taille des cheptels, est nécessaire pour privilégier les cultures destinées à l’alimentation humaine directe et ainsi renforcer notre souveraineté alimentaire à long terme.
Ella-Mona Chevalley