Criminaliser la misère nourrit l’antitsiganisme

À Genève, la répression et les discours racistes illustrent la fuite en avant sécuritaire des autorités. En ciblant des familles déjà extrêmement précaires plutôt qu’en répondant à leurs besoins sociaux, cette politique alimente leur stigmatisation et l’antitsiganisme.

Une personne Rom manifeste contre l’interdiction de la mendicité
Manifestation contre l’interdiction de la mendicité, Lausanne, 4 novembre 2018
Nirine Arnold

La polémique genevoise sur les campements informels révèle moins un problème de «salubrité» que d’une politique de gestion sécuritaire de la misère. Depuis juin, la Ville annonce 13 tonnes de matériel évacuées, 55 interventions sur des campements et 22 opérations d’évacuation. Fin août, à Saint-Jean, des familles ont ainsi vu disparaître à deux reprises matelas, couvertures et vêtements. Parmi elles, des enfants scolarisés, contraints de dormir à même le sol.

Thèse raciste des «réseaux»

Plutôt que de s’attaquer aux conditions qui maintiennent ces personnes dans la précarité, la conseillère administrative Marie Barbey-Chappuis, chargée de la sécurité, a remis au centre du débat la vieille thèse raciste des «réseaux» et «filières» de mendicité organisée. La droite genevoise s’en est aussitôt saisie pour réclamer davantage de répression. Pourtant, les professionnel·les et les associations de terrain disent ne pas connaître de tels réseaux à leur échelle et décrivent avant tout des groupes familiaux vivant de revenus extrêmement maigres.

Mesemrom, association genevoise de défense des Roms et de lutte contre l’antitsiganisme, dénonce cette assimilation de familles précarisées à une criminalité organisée. Ce discours réactive un stéréotype raciste ancien: celui de populations naturellement fraudeuses, manipulatrices ou délinquantes. 

Après la diffusion des propos de la magistrate, de nombreux commentaires haineux ont visé la communauté rom dans son ensemble. Dans la nuit du 30 au 31 août, des personnes sans abri, dont des enfants, ont même été attaquées à coups de pétards pendant leur sommeil.

Lutte contre les pauvres

La répression produit ainsi elle-même l’insécurité qu’elle prétend combattre: en retirant matelas et effets personnels, en multipliant les contrôles et en traitant la pauvreté comme une nuisance à disperser, les autorités aggravent des situations déjà extrêmement fragiles. Elles entretiennent aussi un climat dans lequel le racisme antitsigane peut se présenter comme simple défense de «l’ordre» ou de la «salubrité publique» en faveur du reste de la communauté – assumant ainsi que ces personnes en seraient exclu·es.

Les réponses défendues par Mesemrom et les acteurs et actrices de terrain sont pourtant connues: mise à l’abri durable, bagageries, accompagnement social et respect effectif des droits. La répression de la mendicité a déjà été plusieurs fois désavouée par les tribunaux. Persister dans cette voie, c’est refuser de voir que le problème n’est pas la présence des Voyageur·ses dans l’espace public, mais les conditions sociales qui les condamnent à y survivre.

Antoine Dubiau