Albanie

Une révolution citoyenne contre Edi Rama?

Depuis mai 2026, des manifestations contre un projet touristique de luxe financé par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, secouent l’Albanie. La «Révolution des flamants roses» s’est généralisée contre le gouvernement d’Edi Rama, accusé de corruption. Entré dans une phase insurrectionnelle, le mouvement parviendra-t-il à s’organiser au-delà du dégagisme?

Manifestation du mouvement de la «Révolution des flamants roses» à Tirana
Manifestation à Tirana, jour 126 du mouvement de la «Révolution des flamants roses», 4 octobre 2026

Depuis plus de 140 jours, l’Albanie connaît des manifestations ininterrompues. Ces dernières ont rapidement évolué. S’opposant d’abord à des projets touristiques menaçant le littoral, la «Révolution des flamants roses» s’est muée en contestation totale du gouvernement d’Edi Rama, dont elle dénonce la corruption et la faillite démocratique. 

Du littoral à la capitale

En mai 2026, des projets touristiques sur l’île de Sazan, dans la région de Vjosë-Nartë et la commune de Zvërnec déclenchent des protestations locales. Alors que les bulldozers du Kastrati Group détruisent dunes et forêts, les manifestant·es sont menacé·es par des agents de sécurité privés et armés.

Les images des événements circulent et l’indignation est telle que des rassemblements ont lieu à Tirana, la capitale. Les projets touristiques deviennent le symbole d’un modèle de développement accusé de privilégier les intérêts privés au détriment de la population.

Oligarques, corruption et crise sociale

Les manifestant·es dénoncent les liens entre pouvoir politique, intérêts économiques et réseaux criminels. Plusieurs affaires alimentent leur colère: celle de Saimir Tahiri, ex-ministre de l’Intérieur accusé de trafic de drogue ; celle de Belinda Balluku, ancienne vice-Première ministre, concernant des appels d’offres truqués pour un montant de 200 millions d’euros ; ou encore celle des incinérateurs à déchets non-exploités, un détournement dont le montant avoisinerait les 450 millions d’euros.

Ces controverses s’inscrivent dans un contexte de dégradation globale des services publics: hôpitaux sous-dotés, éducation coûteuse, infrastructures défaillantes. L’émigration massive, notamment celle des jeunes, renforce le sentiment d’impasse de la population.

Rama et Berisha, une alternance rejetée

Sali Berisha, ancien Premier ministre et figure du Parti démocratique, principale force d’opposition, ne parvient pas à tirer les dividendes politiques du mouvement, malgré des tentatives répétées. «Rama en prison, Berisha en prison», le slogan, scandé dans les rues, témoigne d’une défiance des manifestant·es vis-à-vis des formations politiques institutionnelles. 

Pour une partie de ces militant·es, il s’agit de contester la structure même d’un pouvoir gouvernemental qui favorise les oligarques et prive les citoyen·nes de toute prise sur les décisions politiques. Des mobilisations antérieures contre les centrales hydroélectriques, la captation de la source de Tragjas ou la démolition du Théâtre national avaient déjà matérialisé ce rejet. Or, le mouvement actuel a pour particularité d’agréger ces oppositions jusque-là dispersées.

Un mouvement sans direction commune

Ainsi, étudiant·es, lycéen·nes, syndicalistes, familles, groupes de gauche, nationalistes et citoyen·nes sans affiliation politique se retrouvent dans la rue. Si la diversité donne de l’ampleur au mouvement, elle complique la définition d’une stratégie commune.

Les revendications vont de l’abandon des projets touristiques à l’annulation d’une loi sur le développement des zones rurales, en passant par l’amélioration des conditions des universités, l’encadrement des prix, et la conduite d’enquêtes indépendantes sur la corruption et les violences policières.

Si la manifestation pacifique fait consensus au début du mouvement, l’inaction du gouvernement finit par provoquer la confrontation. Le 13 octobre, les étudiant·es annoncent un boycott des cours. Des manifestant·es prennent pour cible des bâtiments gouvernementaux, des banques et des entreprises associées aux intérêts oligarchiques. Comme en France au même moment, les forces de l’ordre répondent par des coups, du gaz lacrymogène, des canons à eau et des balles en caoutchouc.

De la colère à l’action politique

La répression, les poursuites judiciaires et la fatigue militante menacent la poursuite du mouvement. Par ailleurs, aucune stratégie commune partagée par les différents groupes de manifestant·es ne dessine de suites claires à une éventuelle chute du gouvernement.

Sur le terrain, l’enjeu réside désormais dans la transformation de la colère en force politique durable, que ce soit par la création de structures collectives, d’assemblées populaires ou par l’élargissement des moyens d’action, tels que les grèves.

Partie de la défense d’un littoral menacé, la «Révolution des flamants roses» pose une question centrale: qui contrôle les ressources, les territoires et les institutions albanaises? 

L’avenir de la mobilisation dépendra de sa capacité à dépasser le rejet commun du pouvoir pour construire une alternative démocratique cohérente.

Collectif albanais anticapitaliste (KASh)