France

La jeunesse ouvre une séquence politique inédite

Depuis le début de l’année scolaire, la France a été secouée par des mobilisations lycéennes massives. Le 17 octobre, une première jonction s’est effectuée entre ce mouvement et une mobilisation de masse contre la vie chère. La secrétaire générale de la CGT a appelé à une grève le 5 novembre. Entretien avec Olivier Besancenot autour de cette séquence de luttes. 

Manifestation unitaire jeunesse / Gilets jaunes / syndicats, Paris, 17 octobre 2026
Tronçon du NPA-A lors de la manifestation unitaire jeunesse / Gilets jaunes / syndicats, Paris, 17 octobre 2026.

La séquence des mobilisations sociales a été lancée par un mouvement lycéen, un mouvement de la jeunesse, qui a été suivi par un mouvement étudiant plus largement. Les «blocages» (occupations des établissements, ndlr) ont d’ailleurs lieu en parallèle des grandes manifestations. Le 17 octobre a été la date de la jonction entre ce mouvement lycéen et une mobilisation autour de la vie chère, qui résonne avec celle des Gilets jaunes d’il y a quelques années. Depuis, des manifestations se sont systématisées les samedis, et une journée de grève – qu’on espère générale – aura lieu le 5 novembre (lendemain du bouclage de ce numéro, ndlr). 

Non, ce n’était même pas du tout le calendrier syndical. Le 17 octobre est parti d’un appel qui a circulé sur les réseaux, à la manière de ce qu’avaient été les Gilets jaunes – et d’ailleurs avec une identité visuelle dans la continuité de ceux-ci, sur la question de la richesse et des carburants. C’est même parce que rien n’était franchement envisagé du point de vue des organisations syndicales que cette date a été un point de fixation. 

Le mouvement de la jeunesse a tout redynamisé, et s’est lancé dans la lutte avec des revendications liées aux conditions matérielles, aux locaux, au nombre d’enseignants, de personnel administratif et d’infirmier·es, et beaucoup autour de l’abrogation du système ultra-sélectif de l’enseignement supérieur qu’est Parcoursup. 

Plus généralement, cette génération – comme elle le proclame sur certaines de ses pancartes – veut «quitter l’époque contemporaine», un monde qui n’offre aucune perspective.  

C’est néanmoins une mobilisation très hétéroclite, et qui a largement fonctionné malgré la répression féroce et la stigmatisation médiatique incessante. On y retrouve les différentes sensibilités sociales, syndicales et politiques. Cela crée des chassés-croisés, mais également des jonctions, surtout ces deux derniers samedis. 

De fait, le 5 novembre sera également une journée de jonction. Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, a quand même dit qu’il fallait généraliser la grève, ce qui est une nouveauté. On verra si on parvient à obtenir un front uni. En tout cas, c’est la proposition du NPA-A – afin d’appuyer l’appel à cette grève générale et faire en sorte que les salarié·es ne restent pas spectateurs et spectatrices de ce qui se passe dans la jeunesse.

La stratégie c’est d’être comme des poissons dans l’eau, d’accepter de se laisser déborder et de ne pas contrôler la situation. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Nous faisons partie de celles et ceux qui pensent que l’émancipation n’est pas qu’un mot. C’est une mise en branle collective qui, forcément, n’est programmée et dirigée par personne, si ce n’est par les individus qui s’y investissent. Mais le fait de ne pas contrôler le mouvement ne nous donne pas le vertige. Nous ne nous inventons pas des rôles d’«avant-garde». 

Le propre des séquences de la lutte de classe c’est qu’à un moment il faut accepter d’apprendre et de ne rien contrôler. Ce qui ne veut pas dire que les organisations révolutionnaires n’ont pas leur contribution à apporter, loin de là. Il y en a une en particulier qu’on essaye de distiller sur la base des expériences du passé: la question de l’organisation démocratique. Parce que jusqu’à maintenant, cela pèche avec ce mouvement, mais comme cela pèche avec les différents mouvements sociaux en France depuis plusieurs années. On voit la faiblesse des assemblées générales, des lieux de rencontre collectifs, des espaces de discussion. Tout ne peut pas se jouer sur les boucles WhatsApp et les réseaux. 

Pour que le mouvement n’échappe pas à celles et ceux qui le mènent, il faut des lieux de coordination, d’auto-organisation. C’est en particulier cela que nous essayons de développer, en plus – bien évidemment – de la bataille politique qui se noue à travers cette séquence sociale contre la Macronie, l’extrême droite, la Ve République, etc. 

Comme tu le dis, même au-delà des présidentielles, c’est un objectif au long cours, et c’est donc le meilleur scénario qu’on pouvait espérer. C’est un mouvement de la jeunesse qui ne porte pas sur ses épaules le poids des défaites du passé et qui décide de repartir à l’offensive. Cela rouvre la situation sociale et politique de la meilleure des manières, c’est-à-dire en initiant une séquence de lutte de classe qui présente des aspects inédits. 

Dans le cadre d’une séquence électorale présidentielle en France, c’est du jamais vu. Cela bouscule tout. À la fois le rythme mécanique, horloger et institutionnel de l’élection présidentielle tel qu’il s’était engagé au début du mois de septembre, et plus généralement les appareils politiques, y compris de la gauche – dont celle de rupture. 

Pour nous, quel que soit le camp qui sortira vainqueur de l’élection, c’est une nouvelle génération politique qui voit le jour, et on en aura besoin! Si c’est l’extrême droite, dans la lutte antifasciste, si c’est l’extrême centre, dans les luttes sociales, et si c’est la gauche de rupture, pour ne pas s’en remettre simplement aux belles promesses, ni ne donner de chèque en blanc. 

Par ailleurs, dans cette séquence, c’est aussi pour nous l’occasion de confirmer un certain nombre de points de convergence avec la France insoumise, mais aussi de comprendre que nous avons notre autonomie, une indépendance revendiquée. Parce qu’il persiste des points de désaccord sur l’approche du changement de société, sur les questions institutionnelles, sur les questions démocratiques de l’appareil d’État. Mais sur des questions de combats sociaux, sur la Palestine, sur les quartiers populaires, sur le combat contre l’islamophobie, ça a aussi été l’épreuve du feu – réussie – de cette convergence. 

Notre décision stratégique n’est pas d’abord fondée sur des arguments électoralistes, sur le nombre de voix qui iraient ou non à Jean-Luc Mélenchon. Pour nous, ce sont des arguments d’autorité. Il s’agit de créer des fronts de gauche sur une unité politique. Par exemple, l’attentat raciste, islamophobe et négrophobe qui a eu lieu dans la ville de Trappes rappelle le besoin d’une dénonciation unie des racines de ce passage à l’acte, du climat politique actuel. Et là encore, nous avons des passerelles, des points communs – et surtout, des batailles communes à mener.

Je ne suis pas le mieux placé pour en parler, mais je constate que cette mobilisation souligne la maturité politique de cette génération qui voit le jour, qui s’était déjà politisée pour une bonne partie sur la question de la Palestine, sur celle des violences policières, sur les luttes écologistes et féministes. 

On entend des jeunes de 17, 18, 19 ans tenir des discours vraiment… pleins de maturité. Et qui s’accompagnent d’un enthousiasme argumenté, qui affirme qu’on peut gagner. Par exemple, il est désormais question de suspendre Parcoursup, même si le gouvernement cherche à le réintroduire autrement. Mais cela démontre quand même que la lutte paye, et cette génération sera peut-être marquée par un sentiment de victoire, même partiel, et ça, c’est extrêmement important. 

Ce qui n’est pas propre à cette génération, c’est qu’à chaque fois qu’il y a des explosions de cette envergure, on retrouve toujours l’imagination, la création, les slogans, l’enthousiasme qui réaffirment toujours à quel point l’histoire n’est jamais écrite par avance et qu’il ne faut jamais devenir cynique en politique. Même si rien n’est réglé bien sûr. L’extrême droite est toujours très présente et cette séquence suscite aussi la tétanie, pour ne pas dire la peur, d’une bonne partie du pays, y compris dans les milieux populaires. Et l’extrême droite surfe là-dessus. 

On a déjà connu des séquences de luttes extrêmement fortes qui, politiquement, se sont traduites par des poussées politiques de la réaction. C’est arrivé même en Mai 68. Notre espoir à nous se joue aussi à un niveau internationaliste par le renforcement mutuel des luttes. On constate qu’il y a des mobilisations de la jeunesse en Belgique, en Italie, en Serbie, en Albanie et il y en a eu au Brésil, qui expliquent d’ailleurs en grande partie la victoire surprise de Lula.

Il y a une part de rupture et une part de continuité. On est dans un processus de fascisation à l’échelle internationale. En France, il se décline selon la spécificité de notre situation politique, de sa crise, et de nos institutions, qui sont celles de la Ve République. Il faut se rappeler que c’est un système institutionnel très autoritaire, qui est né de la guerre coloniale française en Algérie pour que de Gaulle ait les pleins pouvoirs. 

On constate, depuis plusieurs mois, pour ne pas dire plusieurs années, dans la pratique, que les institutions bourgeoises peuvent être tout à fait compatibles avec l’arrivée de l’extrême droite et du fascisme au pouvoir. Toutes ces mesures répressives et autoritaires sont mises en place avant même que l’extrême droite n’ait les clés de l’appareil d’État. Certaines sont de vieilles revendications d’extrême droite, comme celle d’accorder la présomption d’innocence aux forces de l’ordre en cas de confrontation qui a été votée début juillet. 

Avec les couvre-feux locaux, les interdictions de manifester, et bien sûr les violences et les mutilations, on a déjà un avant-goût de ce qui peut se produire dans un régime fasciste. 

Je pense néanmoins qu’un seuil qualitatif, un nouveau palier, a été franchi – tout en s’inscrivant dans ce processus que je viens de décrire. C’est comme toujours: une part de rupture et de continuité. 

Pour l’instant, globalement, ça fait front. Mais il y a ce rattrapage à avoir face à la campagne médiatique partiale. Il y a eu de la casse, il y a eu des pillages, c’est indéniable. Mais l’entretien de ce sujet politique par la classe dominante, cela fait partie des obstacles auxquels nous sommes confronté·es. C’est une façon de nous empêcher d’avoir accès, dans la conviction, à tout le pays, tout de suite, ce qui est évidemment l’un des enjeux. 

À titre personnel, cela faisait longtemps que je n’avais plus vécu une manifestation aussi massive que celle du 17 octobre. Les avenues et les rues adjacentes étaient saturées. Je n’avais pas vécu cela depuis 2002. 

Quand tu arrives le soir et que tu regardes la télé, tu as l’impression que tu n’étais pas à la même manif. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de la casse. Mais une offensive est clairement menée pour cantonner le mouvement sur ce terrain-là, parce que c’est tout ce qui leur reste. 

Nous affirmons que les modalités d’action ne sont pas des fins en soi. Ce sont des moyens qui doivent être utiles à l’organisation démocratique. Prenons l’exemple des blocages. Le blocage d’un lycée peut être l’occasion de se regrouper, de discuter avant, pendant et après de ce que cette action suscite. Mais ça peut aussi être un frein à une assemblée générale, devenir le blocage pour le blocage, où plus personne ne discute. C’est pour ça qu’on essaye de ne pas lâcher la proie pour l’ombre et de voir les choses de manière complémentaire.

On ne peut pas dire que c’est un tournant majeur, puisque malheureusement la France a vu différents attentats islamophobes ces dernières années, y compris avec des morts. Plus d’une vingtaine de dossiers et d’instructions judiciaires ont été ouverts et instruits depuis 2017 pour des projets d’attentats ou des attentats effectivement commis d’extrême droite. Ce n’est donc pas une nouveauté, mais il y a un seuil qualitatif et un point de bascule dans le fait que les discours politiques entendus après le 17 octobre et ceux dont se revendique l’auteur de l’attentat raciste sont raccord. On sent que les choses s’accélèrent. À la fois dans le passage à l’acte, dans sa banalisation, dans l’indifférence qu’il suscite pour une partie du discours dominant politico-­médiatique. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a par exemple mis au même niveau la mort de Quentin Deranque (néonazi mort à la suite d’un combat de rue, ndlr) et celle de Pengo Bossio Wangi (victime d’un l’attentat raciste à Trappes, ndlr). 

Il est trop tôt pour le dire. Pour l’instant, il y a eu des rassemblements, des marches blanches, différentes initiatives qui ont été menées localement. Il y a eu des moments forts dès le lendemain, dans certaines manifestations. À Marseille, un immense cortège s’est arrêté pour observer une minute de silence dans le cadre de la lutte. Évidemment, cela accompagnera toute cette séquence sociale et politique. 

Les slogans antiracistes et antifascistes, on les entend en manifestation. Comme sur un autre terrain, on voit de nombreux drapeaux palestiniens ou des keffiehs, ce qui agace les dominant·es. Ce qui signifie précisément que quelque chose se passe. Et de profond.

Propos recueillis par Clément Bindschaedler