L’austérité comme privatisation rampante

En Suisse, les mobilisations contre l’austérité se multiplient. Les «coupes» budgétaires qu’elles combattent participent d’un grave recul des services publics au profit d’un secteur marchand qui s’empare progressivement de la satisfaction des besoins essentiels de la population.

Manifestation contre l’austérité, Lausanne, 5 novembre 2026
Manifestation contre l’austérité, Lausanne, 5 novembre 2026
Ludi Marwood

Sous pression du capital et/ou des classes salariées supérieures, le gouvernement baisse les impôts. La baisse des recettes fiscales fragilise le budget public et permet d’invoquer le spectre du déficit. Répondant à ce problème qu’il a lui-même créé, le gouvernement annonce alors qu’une cure d’austérité est nécessaire pour réduire les dépenses publiques. Des «coupes» importantes sont ainsi imposées aux différentes composantes du secteur public.

Ce schéma austéritaire est bien huilé et appliqué indépendamment de la réalité budgétaire. Selon les années, ses formes varient en fonction des contextes cantonaux et fédéral, mais sa logique fondamentale reste la même.

La mécanique austéritaire

L’austérité est une forme de «politique des caisses vides», c’est-à-dire une stratégie délibérée consistant à affaiblir financièrement l’État en réduisant ses recettes afin de créer une contrainte budgétaire présentée comme «objective». Les travaux de Sébastien Guex, Aniko Fehr et d’autres historien·nes ont bien montré que cette mécanique austéritaire n’était pas neuve – en Suisse, elle est même constitutive de la création de l’État confédéral. Cependant, elle s’est intensifiée à l’heure néolibérale, notamment sous l’injonction à limiter la dette publique.

Pour répondre à cette situation, les gouvernements libéraux préfèrent emprunter au secteur privé plutôt qu’augmenter les impôts. Ce faisant, les plus riches des contribuables prêtent de l’argent à l’État plutôt que de contribuer fiscalement au fonctionnement de celui-ci. Les montants peuvent être comparables, mais la transformation des impôts en emprunts implique que ceux-ci devront être rendus aux créanciers privés – avec intérêts.

Les besoins ne disparaissent pas

La casse du secteur public est une affaire de construction budgétaire: elle n’est aucunement liée aux évolutions des besoins sociaux que celui-ci satisfaisait jusqu’alors. La nécessité de se soigner, d’apprendre ou de se cultiver ne disparaît pas lorsque le secteur public est démantelé. Au contraire, ces besoins sociaux persistent – voire augmentent (notamment en matière environnementale) – et cherchent toujours un moyen d’être satisfaits. Constatant l’opportunité profitable, le secteur privé s’engouffre dans la brèche en proposant des réponses marchandes aux besoins de la population, lesquelles sont souvent plus coûteuses et donc inégalitaires.

Cette dynamique de privatisation n’est pas directe, mais rampante – sans être explicitement annoncée, elle constitue sans aucun doute l’objectif visé à moyen-long terme. Autrement dit, les services publics ne sont pas formellement privatisés, mais leur champ d’action se réduit progressivement: le secteur marchand s’engouffre alors dans l’appel d’air ainsi créé. En d’autres termes, l’austérité entraîne un rééquilibrage entre le secteur public et le secteur privé dans la satisfaction des besoins de la population. Le nouvel équilibre laisse alors toujours plus de place au second, qui grapille autant de parts de marché que possible.

Tou·tes contre l’austérité

Les gouvernements affirment qu’il faudrait «se serrer la ceinture» comme si la contrainte budgétaire était une contrainte réelle et objective, plutôt que le produit de leurs politiques. La gauche majoritaire se plie à ces exigences capitalistes, en mettant en œuvre elle-même des politiques austéritaires en prétendant ne pas avoir le choix.

Déjà portée par une partie du mouvement social, une vision large de l’austérité permet au contraire d’élargir la portée de la mobilisation. Parler seulement de «coupes» présente le risque de laisser croire que la lutte concerne d’abord les travailleur·ses du secteur public, alors qu’elle porte aussi sur l’accès de l’ensemble de la population à une série de services essentiels. Mettre en évidence la privatisation rampante permet ainsi de faire apparaître leurs intérêts communs – et donc leurs perspectives communes de mobilisation. 

Contrairement au discours gouvernemental qui l’accompagne, l’austérité n’est effectivement pas qu’un projet à court-terme, le temps que passe la crise, mais bien une transformation structurelle des rapports public/privé qui concerne l’ensemble de la société. La mécanique austéritaire participe ainsi du processus que le géographe David Harvey qualifie d’«accumulation par dépossession»: une marchandisation de nos conditions d’existence, par l’extension de la logique du marché à des domaines de notre vie qui y échappaient jusqu’alors.

Cette analyse élargie de l’austérité éclaire ses mécanismes, mais ne suffit pas à les enrayer. Seule une mobilisation durable, associant travailleur·ses et usager·es des services publics contre la voracité du capital, peut en briser la dynamique.

Antoine Dubiau