France

Campagnes antifascistes

Du 4 au 6 septembre, le premier Forum antifasciste organisé par l’Action Antifasciste Jura (AFA39) s’est tenu à Lons-le-Saunier, en France voisine. Avec un programme mêlant discussions, stands et concerts, l’événement se veut un outil dans la bataille culturelle, afin de légitimer l’engagement antifasciste dans des terres réputées acquises à l’extrême droite.

Manifestation du 1er Forum Antifasciste
Manifestation contre la guerre, dans le cadre du Forum antifasciste, Lons-le-Saunier 6 septembre 2026
Arnaud Bastion

En ce premier weekend de septembre, la Place de la Comédie de Lons-le-Saunier était occupée par le premier Forum antifasciste organisé par l’Action Antifasciste Jura (AFA39). Parmi les nombreuses discussions et activités, une table-ronde a réuni une dizaine d’acteur·icexs pour parler de leur engagement antifasciste dans la ruralité. Les collectifs antifascistes, écologistes, féministes ou syndicaux ont témoigné d’actions et de réalités souvent différentes. Une discussion avec un militant local a permis d’en recueillir davantage sur leurs points de vue et leur militance.

La ruralité au pluriel

Si les collectifs s’accordent sur le fait que la ruralité est un territoire perdu de l’antifascisme, leurs réalités socio-économiques diffèrent parfois. Selon un militant rencontré, «l’État est très présent dans la ruralité, que ce soit à travers les systèmes de vidéosurveillance, les renseignements généraux ou la police». Ce qui change, «ce sont les services publics, qui persistent dans les campagnes dites ‹dynamiques›, alors qu’ailleurs, il y a une désertification».

En plus d’un accès inégal aux services, certains collectifs invités sont actifs dans et autour de petits pôles urbains (jusqu’à 40000 habitant·exs), tandis que d’autres militent dans des régions villageoises peu densément peuplées (30 hab/km²), ce qui affecte leur militantisme de différentes manières.

Si le bassin de population est réduit, on tend à soigner davantage ses quelques relations de voisinage. Ce qui, dans des villages acquis à la droite et à l’extrême droite, signifie généralement ne pas afficher ses convictions antifascistes. «Dans la ruralité, c’est dur à assumer d’être politisé à gauche. Alors porter des événements comme aujourd’hui où il y a du monde, ça crée une légitimité», résume-t-il

Cette légitimité est au cœur de la bataille culturelle. Pour les collectifs antifascistes et progressistes, il s’agit «d’installer une hégémonie politique» face à une extrême droite dominante et «une gauche moribonde qui ne fait rien»: «Pour le 1er Mai, c’est nous qui avons posé la déclaration de manifester, parce que la CGT refusait de signer un appel contre le fascisme, au prétexte qu’ils ont 25% d’adhérent·es qui votent RN».

Comment grandir?

Afin de lutter contre l’isolement, il est donc nécessaire pour les militant·exs de se déplacer, comme «nos adversaires, qui font des bornes, avec une stratégie inter-régionale». Et pour qu’un collectif grandisse dans ces conditions, il faut également adapter ses méthodes et chercher des allié·exs de circonstance.

Lors de la table-ronde, la question de l’anonymat s’est trouvée confrontée à celle de l’interconnaissance. Du fait du petit nombre de militant·exs actif·vexs, on est rapidement labellisé en tant que tel et il devient difficile de mener certaines actions sans être rapidement identifié·exs. Le militant rencontré témoigne: «On a décidé qu’on n’était pas en mesure de grossir en impliquant des méthodes anonymes, que ce serait vraiment rédhibitoire. L’anonymat est utile pour faire des actions et éviter la répression ou les attaques de fafs. Pour être réellement anonyme, c’est des pratiques très exigeantes qui peuvent être dangereuses pour les militant·exs si elles sont mal appliquées».

Mais surtout, un espace faiblement peuplé conduit à créer des alliances plus larges, même avec cette gauche «moribonde» critiquée. Il explique: «À la campagne, on est toujours en recherche d’alliés et de massification. Pour la lutte de libération de la Palestine, on s’était allié avec la social-démocratie et les grosses organisations (écolos, CGT, Attac)». Parfois à leurs dépens. «Lors d’un événement, on s’est fait jeter sous le bus par Amnesty et LFI pour des questions politiques, parce qu’on ne voulait pas commencer par la condamnation du 7-Octobre. Ils ont annulé unilatéralement l’événement qu’on avait construit, ils ont fermé la salle à clés et ont appelé la police. On s’est retrouvé dehors comme des cons, entre juifs, arabes et blancs. Ça nous a servi de leçon», raconte-t-il. Après ça, malgré le besoin de forger des alliances, le collectif «est reparti sur des bases simples. Lignes politiques fermes et autonomie».

Antifa des villes, antifa des champs

Mais pour les collectifs organisés près de pôles urbains, le constat est légèrement différent. Les militant·exs tendent à quitter les villages pour les rejoindre, ce qui accentue la polarisation. Lors des dernières élections, un collectif rappelle l’écart entre les villages alentours gagnés par le RN, tandis que le centre urbain avait largement voté pour la coalition de gauche du Nouveau front populaire. Certains collectifs tentent toutefois de créer des synergies entre ville et campagne, en menant des actions communes.

Toutefois, le rapport à la ville peut être ambigu. «Très souvent, les personnes qui sont les plus sensibles à la propagande de notre camp vont faire des études dans les grandes villes. Elles sont absentes pour transformer la politique locale», dit-il. Quand elles reviennent, c’est «avec leur mode de vie urbain – et quand c’est des militant·exs, avec leur mode de militance urbain. Souvent, ça crée un effet ‹corps étranger›, qui prétend, dans la pensée petite bourgeoise classique, représenter un modèle qu’il faudrait suivre ».

Dans un même temps, il n’y a pas une opposition frontale entre deux cultures irréconciliables. En témoigne la lutte en soutien à la libération de la Palestine. «On l’a un peu ramené de notre culture urbaine», témoigne le militant rencontré. «Parce que quand j’étais en ville, on a toujours milité pour la liberté de la Palestine». Mais il constate un rapport particulier à la question dans la ruralité: «Agir localement, pour un territoire comme la Palestine, où l’on sait leur rapport à la terre, ça a semblé une évidence pour beaucoup de gens. Et sur cette question-là, on a pu développer des convergences politiques. »

Du racisme ignorant à la menace fasciste

Toutefois, la lutte en soutien à la libération de la Palestine se confronte fortement au mur du racisme. «Si le génocide à Gaza et en Palestine est vécu par beaucoup d’habitant·exs comme une injustice profonde à combattre, l’islamophobie ambiante et la résignation de beaucoup de personnes fait que s’afficher avec des drapeaux palestiniens dans des petites villes ou village, ce n’est pas si évident », dit-il.

Lors de la table-ronde, les intervenant·exs ont rappelé à tour de rôle qu’il y a surtout un fantasme de la figure effrayante de l’étranger. «La peur, comme affect fondamental du racisme, est en partie produite par l’ignorance. Moins il y a de personnes racisées dans un territoire, plus le racisme est fort. Et ici, on vit dans un entre-soi avec une variété sociale réduite».

Cette explication du racisme reste cependant partielle, car les militant·exs font aussi face à des racistes convaincus: «Nous, on est organisé, on peut répondre. Par contre, les personnes minorisées qui ne sont pas organisées, elles se prennent des vraies agressions, en plus de la discrimination à l’emploi ou au logement… ».

En effet, la présence en campagne de collectifs violents se revendiquant de la mouvance active club a de quoi inquiéter. Valorisant les sports de combat et s’organisant pour une prétendue guerre raciale à venir. «Ces groupuscules fascistes bénéficient d’une grande tolérance des autorités. Ce qui fait peur, c’est de les voir se mettre réservistes à l’armée ou dans la gendarmerie. Ils gagnent en légitimité, se font des contacts, etc. »

Ces collectifs représentent d’autant plus une menace que les militant·exs antifas ne pratiquent pas l’anonymat total: «Hier au bar, y a des fafs qui sont venus faire de la provocation. Certains connaissent nos blazes et menacent ouvertement de nous tuer. Une camarade a été agressée à son domicile. Ils ont essayé de casser la porte».

S’y ajoutent des acteurs au rôle ambigu, comme les chasseur·sexs. Certain·exs soutiennent «le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen, proche de Macron, qui réclame des droits de police contre les migrants», ce qui représente une menace réelle. Mais, selon lui, d’autres «ont une conscience écologique et pas nécessairement la conscience politique qui va avec. Des camarades des Soulèvements de la Terre essaient d’aller causer avec, il y a pas mal de points d’accord. Notre analyse, c’est que dans les années qui viennent, la crise climatique va les faire changer d’avis».

La nature, enjeu antifasciste

Pour la plupart des collectifs de la table ronde, les questions écologique et agricole occupent une place importante, du fait de l’attachement des individus à leur terre. Certes, «en tant que collectif antifasciste, on ne traite pas spécifiquement de l’agriculture ou du climat», mais «on peut apporter nos contributions sur certains points». En particulier, il explique qu’il y a des convergences pour «dénoncer le régime de propriété foncière pour contribuer au changement des pratiques. Il y a une vraie proximité avec des camarades de la Confédération paysanne, des agriculteur·icexs, fermier·exs, maraîcher·exs ou ouvrier·exs agricoles qui font partie de groupes militants».

Ces discussions visent avant tout «une petite bourgeoisie agricole, présente dans des espaces de pouvoir, comme la Chambre de commerce et d’industrie ou la Chambre d’agriculture». Cependant, «comme il y a un lien intime avec le capital agricole immédiat, ça fait peur aux gens qu’on défende l’accès à la terre pour les travailleur·sexs», ajoute-t-il.

Toutefois, les mouvements sociaux passent souvent à côté des préoccupations de la paysannerie. Si «beaucoup de nos membres se sont politisé·exs au moment des Gilets jaunes, ça n’a pas touché énormément le milieu agricole, qui connaît d’autres crises, avec la dermatose ou les accords du Mercosur». Cet isolement des revendications paysannes conduit parfois des syndicats agricoles opposés, comme la Coordination rurale, affiliée à l’extrême droite, et la Confédération paysanne, de gauche radicale, à se mobiliser ensemble.

Malgré cela, le mouvement des Gilets jaunes «a planté des graines dont les tiges aujourd’hui sont assez solides pour participer à l’histoire du nouveau mouvement social à naître dans les campagnes».

Timothé Chételat