La gratuité contraceptive, un premier pas
Le 27 septembre dernier, la population genevoise a accepté une initiative populaire lancée par le Parti socialiste afin de rendre la contraception gratuite dans le canton. Entretien avec Geneviève Preti, conseillère en santé sexuelle au sein de l’unité de santé sexuelle et planning familial des HUG et syndicaliste au SIT, pour en analyser les enjeux.

Peux-tu présenter l’initiative «Pour une contraception gratuite»?
L’IN 198 a été lancée par le Parti Socialiste en 2023. C’est une initiative non formulée qui ratisse large et demande au Grand Conseil «d’organiser la prise en charge, au niveau cantonal, de l’ensemble des frais liés à la contraception». Elle vise spécifiquement «la contraception orale, y compris d’urgence (‹pilule du lendemain›), les implants, les contraceptifs injectables, les patchs contraceptifs, les anneaux vaginaux, les dispositifs intra-utérins et les préservatifs».
Si la liste concerne surtout des dispositifs contraceptifs féminins, la définition maximaliste de prise en charge de «l’ensemble des frais liés à la contraception» laisse espérer une prise en charge des techniques visant le système reproducteur masculin, comme la vasectomie, ou de futures méthodes encore en développement (ou à développer) comme la contraception testiculaire thermique. Son caractère non formulé implique aussi qu’il revient au Conseiller d’État Pierre Maudet – maintenant que le texte a été accepté – de proposer un projet de loi pour son application. Les modalités d’application, discutées par le Grand Conseil, si elles sont trop restrictives, pourraient plus ou moins vider le texte final de sa substance.
Quels enjeux existent au niveau de cette mise en œuvre?
Il existe un enjeu autour de la définition des publics. Initialement, un contreprojet limitant le texte aux préservatifs masculins – et visant certains publics spécifiques (en particulier les jeunes jusqu’à 25 ans) – avait été préparé par la droite. Après un couac de celle-ci au Grand Conseil concernant les consignes de vote, le contreprojet a été rejeté à l’unanimité et a permis à l’initiative d’être votée seule. C’est donc grâce à cette heureuse erreur que toute la population sans distinction d’âge et toutes les techniques sont maintenant inclues. Et bien heureusement, puisque dans notre pratique, on voit que les nouvelles générations se protègent de mieux en mieux alors que les tranches d’âge de 30-50 ans sont toujours largement concernées par des problématiques tel que les grossesses non désirées.
L’autre enjeu concerne le critère d’accès. S’il est choisi de fournir la contraception via l’inscription à l’assurance maladie ou pour les seul·es personnes avec la nationalité ou un permis de séjour, toute une partie de la population en sera exclue, car sans statut régulier.
Existe-t-il d’autres cantons où de tels projets sont en place?
Non, Genève est précurseur sur cette thématique. Néanmoins, la gratuité de la contraception est une revendication de longue date de notre faitière professionnelle nationale Santé Sexuelle Suisse. Nous souhaiterions d’ailleurs que la gratuité déborde la simple contraception et s’applique également aux dépistages des IST.
Avec mes collègues, nous avons mis en place un programme de dépistage à bas prix, notamment dans le but d’avoir accès au public maculin. Si nous avons dû restreindre aux seuls «jeunes hommes» par manque de budget, on voit bien que par le biais des tests, on ouvre la fenêtre pour aborder d’autres questions de santé sexuelle. L’accès à cette prestation constitue ainsi la porte d’entrée vers d’autres problématiques et enjeux, que l’on n’aurait pas pu traiter sans ce premier pas. Et la demande est là.
Actuellement, tout ce qui concerne la santé sexuelle est appréhendé par un biais de responsabilité individuelle et donc fractionné. Nous défendons une vision différente et globale de cette dernière, dont la gratuité permettrait une meilleure prise en charge. C’est par exemple le cas du dépistage du cancer du sein par mammographie, où nous sommes parvenu·es à modifier la perspective de responsabilité individuelle afin de la transformer en enjeu sociétal qui doit être pris en charge collectivement. Il s’agirait de faire de même pour la santé sexuelle.
En quoi la revendication d’une contraception libre et gratuite constitue-t-elle un enjeu féministe et social plus généralement?
Tout d’abord, il faut poser un fait, observé dans notre pratique: le paiement constitue un frein. C’est la réalité. De plus, la charge contraceptive repose encore majoritairement sur les femmes. Si la gratuité ne permettra pas de résoudre seule ce point, les femmes pourront néanmoins choisir la méthode qu’il leur convient, et non pas seulement celle qu’elles ont les moyens d’acheter.
De manière liée, on voit dans notre pratique que de nombreuses jeunes femmes ne souhaitent pas que leur compagnon prenne en charge financièrement cette question, précisément pour éviter d’entrer dans une relation de dépendance à ce niveau-là. Et je trouve cela plutôt sain. La gratuité de la contraception leur permet de maintenir leur indépendance contraceptive, tout en n’ayant plus à pâtir de ce coût supplémentaire.
De manière générale, la gratuité permet d’abaisser les barrières d’accès. Selon leur situation, certaines jeunes femmes sont dans un rapport de confidentialité par rapport à leurs parents, ce qui limite grandement leurs choix en termes de contraception et proscrit celles qui nécessitent un suivi médical. Selon le système mis en place, on pourrait éviter cette barrière.
D’autre part, considérer la contraception comme un enjeu sociétal et non privé permet aussi indirectement de la déféminiser. Si cela concerne tout le monde, cela devrait être pris en charge, tant en actes que financièrement, par tous et toutes.
La gratuité pourrait ainsi servir de tremplin au développement et à la diffusion de méthodes contraceptives masculines, tel que la vasectomie, ou la contraception thermique testiculaire. À Genève, il y a déjà eu une étude sur cette dernière et on voit qu’il y a une demande et un vrai intérêt parmi la population.
La gratuité constituera aussi un vrai soulagement pour notre travail quotidien – tout comme pour celui de nos collègues en charge de l’éducation sexuelle – qui pourra se focaliser sur les besoins et non sur les moyens.
Tout dépendra du projet proposé par les autorités mais, dans le contexte austéritaire actuel, il faudra se battre sur ces deux fronts: réinvestir de manière globale nos services publics et ne pas se contenter d’un projet minimaliste qui ne résoudra qu’une infime partie des problématiques liées à la santé sexuelle!
Propos recueillis par la rédaction