Le doctorat honoris causa décerné à Mussolini s’accorde au climat politique de l’époque
Les Éditions Épistémé (Lausanne) viennent de publier l’ouvrage Présences fascistes en Suisse. Autour du doctorat honoris causa de Mussolini (1937), avec la collaboration d’une série d’historien·nes. Celui-ci fait le point sur un débat ouvert par le regretté Claude Cantini sur Le fascisme italien à Lausanne (Éditions Cedips, 1976) et poursuivi par une exposition et un colloque en 2024.

Le 21 novembre 1936, sur proposition du professeur Pasquale Boninsegni (fasciste notoire), le Conseil de l’Université de Lausanne octroya à Mussolini un doctorat honoris causa «pour avoir conçu et réalisé dans sa patrie une organisation sociale qui a enrichi la science sociologique et laissera dans l’histoire une trace profonde». Il fut rendu public en mars 1937.
Un climat vaudois fascisant
L’ouvrage rappelle que, loin de constituer une anomalie, cette décision s’accorde parfaitement au climat de l’époque. Celui-ci est marqué par un antisocialisme et un anticommunisme féroces au sein de la bourgeoisie vaudoise. On peut citer l’acquittement en 1923, par un tribunal vaudois, de Maurice Conradi, un émigré de Russie et assassin du diplomate soviétique Vatslav Vorovsky à Lausanne. De manière concomitante, les thèses corporatistes – qui affirment le dépassement des antagonismes de classe par l’alliance entre patronat et salariat – sont en vogue dans ces milieux.
Fascistes italiens à Lausanne
Certains chapitres décrivent également l’implantation de fascistes italiens à Lausanne. Ces derniers contrôlent alors les structures de l’émigration de la ville et s’affichent ouvertement en chemise noire lors des fêtes nationales. Ils trouvent d’ailleurs des disciples locaux: sur Vaud, le colonel Arthur Fonjallaz (chef de la Fédération fasciste suisse) ; à Genève, le pamphlétaire Georges Oltramare (chef de l’Union nationale, qui avait organisé le meeting à l’origine du massacre du 9 novembre 1932).
Cette influence s’étendra au domaine médiatique au sein de la Gazette de Lausanne, principal journal de l’époque. Georges Rigassi (rédacteur fascisant), lui fait entamer un virage à (l’extrême) droite et y défend, tour à tour, les thèses de l’Action française (royaliste), et l’agression italienne contre l’Ethiopie (1936).
Le gratin local et national
En plus de décrire la nomenclature des personnalités vaudoises reçues par Mussolini, l’ouvrage déborde le contexte de 1937 pour aborder d’autres thématiques liées: les politiques mémorielles récemment menées dans les Universités suisses, qui ont révélé la politique discriminatoire pratiquée envers les étudiant·es et enseignant·es juif·ves à l’Université de Zürich de 1933 à 1945 ; le poids de professeurs sympathisants de l’extrême droite ; le rôle joué par des éditeurs suisses romands dans la propagande profasciste après la Seconde Guerre mondiale.
Si certaines personnalités très voyantes – Georges Oltramare, ou Max-Léo Keller (Nationale Bewegung der Schweiz) – ont fait l’objet de poursuites judiciaires, de nombreuses autres n’ont pas été durablement discréditées. Malgré les progrès effectués, il reste un point à déplorer : à ce jour, Mussolini est toujours docteur honoris causa de l’Université de Lausanne…
Hans-Peter Renk
