États-Unis

Les Democratic socialists à la croisée des chemins

L’organisation Democratic Socialists of America (DSA) a connu une rapide croissance depuis la campagne de Bernie Sanders aux primaires présidentielles du parti démocrate en 2016. DSA compte maintenant 120000 cotisant·es. C’est la plus grande organisation socialiste aux États-Unis depuis un siècle. La victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York sur la liste démocrate en 2025, les débats autour des élections législatives de novembre 2026 et ceux des présidentielles de 2028 l’emmènent à un carrefour historique où la question de son rapport avec le parti démocrate est centrale.

Bernie Sanders et des membres des DSA
Bernie Sanders entouré de militant·es de DSA lors d’un grand meeting «Tax the rich», New York, 29 mars 2026

DSA n’est pas une organisation centralisée. Il y a des courants et des contre-courants sur beaucoup de questions – réformistes et révolutionnaires – et une majorité trop neuve pour se positionner sur ces questions. Néanmoins on voit actuellement le renforcement de certains tendances réformistes et électoralistes ainsi qu’une orientation politique qui transformerait les DSA dans une aile du parti démocrate si elle était menée jusqu’au bout. Ce qui représenterait une faillite historique. 

Les enjeux sont énormes pour le sort du mouvement socialiste au moment où Trump tente d’imposer sa vision néofasciste sur le monde.  L’organisation DSA deviendra-t-elle l’aile gauche du parti démocrate, l’un des deux grand partis bourgeois qui domine le champ électoral et les leviers de l’État? Ou alors deviendra-t-il une force politique indépendante qui représentera une alternative aux deux partis capitalistes?

Exceptionnalisme étasunien et l’indépendance de classe 

La question de l’indépendance de la classe ouvrière par rapport aux deux grands partis bourgeois est au cœur de toute stratégie socialiste révolutionnaire aux USA. L’absence d’un parti de masse représentant la classe ouvrière et ses allié·es, lié au mouvement syndical comme c’est le cas des partis travaillistes, socialistes, ou communistes ailleurs dans le monde, est un bel exemple d’exceptionnalisme étasunien. 

La grande alliance mis en place sous le président Franklin Delano Roosevelt dans les années 1930 entre syndicats et organisations noires a servi à lier les travailleur·ses et les communautés racialisées au parti démocrate pendant des décennies. La bureaucratie syndicale a toujours trouvé cette alliance utile, même si les démocrates défendaient peu les intérêts des syndicats. 

Mais dans les dernières décennies, la mise en place des politiques néolibérales par les démocrates a remis en cause le soutien électoral des couches ouvrières et populaires à ce parti. Jusqu’au point où, au Michigan, berceau du syndicat UAW [United Auto Worker, un des plus grands et puissant syndicat étasunien, ndlr], cinquante pourcent des syndicalistes ont voté pour Trump lors des élections présidentielles de 2024. 

Le parti démocrate a donc du mal à se présenter comme un parti progressiste digne du soutien de la classe ouvrière et des couches populaires. Cette situation devrait ouvrir une place à gauche pour un parti anti­capitaliste de masse. La construction d’un parti de masse centrée sur la classe ouvrière est un pas indispensable pour tout projet anticapitaliste qui vise à construire une société socialiste. C’est une idée fondamentale de stratégie et programme socialiste qui remonte aux origines du mouvement socialiste. Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels déclaraient que la formation d’un parti ouvrier et indépendant était un pas indispensable pour l’émancipation des travailleur·ses. 

L’expérience Mamdani

La victoire de Zohran Mamdani lors des primaires du parti démocrate a assuré sa victoire ultérieure à l’élection générale pour la mairie de New York. La stratégie de se présenter aux primaires du parti démocrate a le vent en poupe depuis. Mais pour se faire élire, Mamdani avait besoin du soutien politique et financier des démocrates et, derrière elles et eux, des milliardaires qui contrôlent le parti. La gouverneure centriste de New York Kathy Hochul avait bien soutenu Mamdani. Mais un tel soutien crée des dépendances vis-à-vis des forces bourgeoises qui finiront par obliger ce dernier à faire des concessions aux dépens des intérêts populaires.

Les récentes victoires électorales de candidat·es soutenu·es par DSA secouent aussi le parti démocrate. Un débat fait rage en son sein sur la direction du parti et la place des progressistes. Il oppose les «modéré·es», souvent lié·es aux grands soutiens financiers qui pèsent beaucoup dans le parti, aux éléments plutôt de l’aile gauche autour de Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez. Les premier·es se sentent menacée·s par les progressistes et affirment qu’un profil politique trop à gauche risquerait d’aliéner des électeur·ices modéré·es. En revanche, Sanders et même quelques modéré·es éclairé·es envisagent le parti comme un «grand chapiteau», c’est-à-dire un parti qui regrouperait une variété des positions politiques et idéologiques. 

Or, la proposition du parti du grand chapiteau tente certains éléments des DSA. Par exemple, lors de la récente campagne des primaires du parti démocrate pour l’élection au siège de gouverneur du Wisconsin, Francesca Hong, députée démocrate et membre du DSA, était soutenue par les organisations locales de DSA de Milwaukee et Madison (les deux plus grandes villes de cet État). Elle a ouvertement pris position en faveur du grand chapiteau et d’une manière qui fait croire qu’elle soutiendra un tel projet. 

D’autres voix au sein des DSA semblent tentées par la possibilité que leur organisation puisse obtenir une place à la table du parti démocrate afin de pouvoir peser sur les choix du parti. 

DSA ne soutenait aucun·e candidat·e dans les présidentielles jusqu’à maintenant, mais des membres de sa direction semblent être favorables au soutien de DSA à un·e candidat·e pour les élections de 2028. Iels sont en train de tester le terrain pour voir s’ils peuvent proposer que DSA soutienne une candidate comme AOC dans les primaires du parti démocrate. 

Primauté de l’électoralisme

Au-delà de la question de la participation dans les primaires du parti démocrate, l’électoralisme semble prendre de plus en plus d’espace au sein des DSA. Depuis quelques années, l’organisation consacre beaucoup de forces pour soutenir des candidat·es aux élections à divers postes. Presque tou·tes les candidat·es se présentaient sur des listes du parti démocrate. Les sections locales des DSA mènent souvent des campagnes impressionnantes, mobilisant des centaines, même des milliers de bénévoles qui font du porte-à-porte dans des quartiers stratégiquement choisis. Cette forme de militantisme prend ainsi une place démesurée dans la vie de l’organisation, aux dépens du militantisme sur d’autres champs politiques, dont les mouvements sociaux, les manifestations de rue, et la participation dans des collectifs avec d’autres forces de gauche. En bref, dans la construction d’une démarche de front unique. 

On entend aussi, dans les réunions locales de l’organisation, de jeunes militant·es entretenir des illusions sur la possibilité de parvenir à de vraies transformations sociales et anticapitaliste par la voie électorale. Cette orientation réformiste est la même que la social-­démocratie allemande prônait à la fin du dix-neuvième siècle.  

Les Primaires ou pas?

La question du rapport au parti démocrate divise depuis très longtemps la gauche radicale étasunienne. Aujourd’hui, on débat de l’utilisation de l’étiquette du parti démocrate lors les élections. 

D’un côté, on défend un soi-disant dirty break: l’idée que,  puisque le système électoral rend très difficile la participation des partis tiers, on doit se servir de l’étiquette du parti démocrate pour obtenir une place sur les bulletins et ainsi pouvoir gagner des élections. 

De l’autre, les partisan·es du clean break s’opposent à cette politique parce qu’elle va à l’encontre de la lutte pour l’indépendance de classe. Les militant·es de gauche radicale expérimenté·es qui défendent cette orientation ne se font pas d’illusions sur la possibilité de prendre le contrôle du parti démocrate et d’y mener une politique indépendante des capitalistes qui le contrôlent. Malgré tout, les illusions sur la possibilité de transformer le caractère de classe du parti démocrate sont très répandues chez les militant·es DSA jeunes et peu expérimenté·es.

L’horizon morbide du parti démocrate 

Le système politique étasunien, centré sur deux partis capitalistes institutionalisés et comportant  des barrières à la participation de partis tiers, enracine l’illusion de deux partis qui seraient très différents, alors qu’au fond ils défendent le même système capitaliste. Le profil conservateur et ouvertement procapitaliste du parti républicain contribue aussi à la fausse illusion que le parti démocrate est un parti qui défend les intérêts des classes populaires, ce qui lui permet de cacher son caractère capitaliste, raciste, et impérialiste. 

Depuis la grande coalition des syndicats et des organisations noires américaines, le parti démocrate sert à intégrer, et donc cantonner, la classe ouvrière dans les institutions de l’État bourgeois. 

La perspective politique des socialistes qui imaginent s’intégrer au parti démocrate pour trouver une «place à la table», peser sur ses orientations, voire en prendre le contrôle est illusoire. Pire, une perspective d’intégration au parti démocrate avec l’électoralisme comme activité politique principale gâcherait l’énorme potentiel et l’opportunité historique d’aider la classe ouvrière et les communautés racialisée à rompre avec le parti démocrate.

Où va le DSA?

DSA se trouve donc à un carrefour historique. Sa rapide croissance depuis dix ans fait preuve de la possibilité de construire une grande organisation socialiste aux États-Unis. Les DSA continueront-ils à tenir une place subordonnée au sein du parti démocrate, ou traceront-ils un chemin qui aidera la classe ouvrière et tou·tes les opprimé·es à sortir de la mainmise des démocrates et trouver une voix indépendante vers un parti ouvrier de masse? La seconde voie semble être un pas indispensable pour tout projet de transformation sociale anticapitaliste. Les DSA seront-t-ils prêt à sauter le pas?

Kay Mann 
membre de Solidarity, section de la IVe Internationale aux États-Unis