Féminisme anti-impérialiste et anti-impérialisme féministe

Ce 14 juin, les collectifs de la Grève féministe romands se joindront à la manifestation contre le sommet du G7 à Genève, au côté d’une large coalition de collectifs, d’organisations politiques et syndicales mobilisés au nom de la lutte contre le fascisme, l’impérialisme et le capitalisme et pour la solidarité entre les peuples.

Une pancarte féministe contre le G7
Cortège du 1er Mai 2026, Genève

Cette démarche apparaît d’autant plus nécessaire dans une période où, après la mainstreamisation et l’ONGisation d’un certain nombre de combats féministes au tournant du 21e siècle, les mouvements féministes situés dans les pays des centres d’accumulation capitalistes doivent aujourd’hui faire face à une double dynamique.

D’une part, la monopolisation et le détournement de certaines de leurs luttes – notamment celle sur les violences de genre – à des fins racistes et réactionnaires.

D’autre part, la montée en puissance des argumentaires masculinistes et antiféministes, sur fond d’un renforcement des tendances autoritaires dans des contextes aussi divers que la France, les États-Unis, la Turquie, l’Iran, l’Argentine ou encore la Russie, pour n’en citer que quelques-uns. 

Ces enjeux ne sont pas extérieurs aux collectifs féministes, ni aux organisations de la gauche plurielle se revendiquant du féminisme. Ils les traversent et font l’objet de débats idéologiques et stratégiques sur ce que lutter en féministe signifie.

C’est dans ce contexte précis que nous devons nous atteler à la construction d’un féminisme anti-impérialiste qui ne se résout pas à une solidarité de principe avec les femmes et minorités de genre partout dans le monde. Un féminisme qui repose sur une analyse de la manière dont les logiques capitalistes, impérialistes et patriarcales se nourrissent et se renforcent les unes les autres, dans un processus caractérisé par le terme de consubstantialité. Un féminisme qui cherche à mettre à jour ce que l’impérialisme produit dans les rapports sociaux de genre et comment ceux-ci servent à, et sont reproduits par son expansion; l’ensemble constituant l’une des conditions de perpétuation du système capitaliste.

Violences impérialistes contre la reproduction sociale

En plus de l’usage systématique des violences sexuelles comme arme de guerre, la logique impérialiste passe par le démantèlement des moyens de la reproduction sociale.

Le génocide en cours à Gaza en est l’un des exemples les plus criants. Les forces d’occupation israéliennes sont responsables d’une destruction massive et systématique d’hôpitaux, d’écoles, d’universités, d’espaces de fabrication et de distribution d’eau et de nourriture, associée au massacre de dizaines de milliers travailleureuses du soin. Ces violences touchent en premières lignes les femmes, au centre du travail reproductif rémunéré et non-rémunéré et dont les activités deviennent de plus en plus dangereuses et difficiles à réaliser. En résulte une annihilation progressive des conditions de reproduction de la vie, participant à la stratégie d’anéantissement du peuple palestinien.

L’extraction des matières premières, une des formes privilégiées de l’impérialisme suisse, repose sur des dynamiques similaires. D’une part, par la destruction violente des espaces de vie et de solidarité des populations locales. D’autre part, par l’exonération fiscale des entreprises exploitant les ressources naturelles, qui assèche les comptes des États concernés, soumis à des plans austéritaires imposés par le FMI, avec en conséquence la disparition progressive de toutes formes de services publics, ou l’impossibilité même de leur développement. Là aussi, la destruction des possibilités de reproduction sociale se dessine comme une stratégie privilégiée de l’impérialisme dans sa forme expansionniste et économique.

Les violences sexistes et sexuelles (VSS) comme outil d’exploitation

Le capitalisme dans sa forme impérialiste repose sur l’externalisation d’une partie de la production dans les pays de la périphérie. Ces espaces de production sont caractérisés par une main d’œuvre féminisée, parfois migrante. Par exemple dans des zones franches à la frontière entre le Mexique et les USA, des ouvrières textiles sont embauchées pour de la fabrication de vêtements au sein de maquiladoras dans des conditions très précaires. 

Les enquêtes menées sur place ont mis en lumière comment l’usage quotidien et structurel des VSS, notamment des féminicides, génère un état de guerre de basse intensité permanent contre les travailleuses et leurs proches. Dans ce contexte, lutter pour son émancipation et ses conditions de travail devient presque impossible, car toute son énergie est consacrée à s’organiser pour se protéger soi-même, les autres et à faire justice.

L’usage des violences sexistes et sexuelles constitue donc un outil de terreur et de coercition privilégié du capitalisme et de l’impérialisme dans l’exploitation des travailleureuses sexisées et migrantes.

Renforcement d’un régime de genre radicalisé à des fins impérialistes

La famille nucléaire et l’essentialisation des normes de genre ont toujours été un mécanisme privilégié de la bourgeoisie pour discipliner les classes populaires et assurer la reproduction de la force de travail. 

Dans le contexte actuel de montée des impérialismes et du renforcement des logiques guerrières au sein des États, notamment européens, on voit apparaître un recours grandissant aux discours natalistes. Ceux-ci ne s’inscrivent pas dans un simple retour en arrière idéologique. Il s’agit d’une réponse structurelle aux besoins du capitalisme en crise, dont la phase libérale semble à bout de souffle: l’injonction au «réarmement démographique» et à la défense d’une supposée identité/civilisation occidentale participent à produire une réassignation des femmes à la reproduction de la force de travail et une assignation des hommes aux projets militaristes des États impérialistes. En résulte une radicalisation des rôles de genre, qui vise aussi à désactiver les mouvements féministes et queers dans leur projet de déstabilisation des institutions de l’État et du patriarcat.

Ces différentes dimensions illustrent bien l’imbrication étroite de l’impérialisme, du patriarcat et du capitalisme dans la perpétuation d’un système qui semble prêt à se dévorer lui-même – pour reprendre une image formulée par Nancy Fraser selon laquelle le capitalisme serait un cannibalisme – mais qui trouve encore et toujours des moyens de se régénérer et de se reproduire. Elles appellent également une réflexion sur les propositions et revendications concrètes à porter au nom d’un féminisme anti-impérialiste ici en Suisse.

Quelles revendications féministes anti-impérialistes pour le 14 juin 2026?

Ces revendications doivent évidemment porter sur une opposition ferme à la remilitarisation des sociétés, caractérisée en Suisse comme dans d’autres contextes par une augmentation des budgets alloués à l’armée et par un discours de propagande sur la nécessité de ce réarmement et sa dimension presque inévitable. Une opposition qui se couple à l’exigence que ces investissements budgétaires soient redirigés vers le secteur public de la reproduction sociale.

Elles doivent également se concentrer sur la question de la gestion mortifère des parcours de migration par l’ensemble des pays qui sont à l’initiative de et bénéficient des logiques impérialistes. Il s’agit de mettre en lumière les effets spécifiquement genrés de cette gestion, notamment le renforcement d’une dette du care des pays des centres d’accumulation vis-à-vis des pays des «périphéries».

Dans un contexte de globalisation et de division raciale et sexuée du travail, de plus en plus de femmes sont amenées à quitter des pays ravagés par l’impérialisme guerrier ou économique, dans lesquels les conditions de reproduction de la vie sont rendues impossibles. Elles viennent alors grossir les rangs d’une armée de réserve pour l’accomplissement du travail de reproduction sociale des pays des Nords, parfois via des plateformes ou des contrats de saisonnières. Elles permettent aux autres femmes qui ont recours à leur service de mettre leur force de travail à disposition du secteur productif. Concrètement, en Suisse, ces femmes sont employées dans des secteurs comme celui de l’économie domestique, dans une extrême précarité, à la limite ou aux marges de la légalité, dans un isolement presque total. 

Leur statut de séjour participe largement à cette précarisation. Nous devons nous mobiliser pour la régularisation de toutes les personnes sans papiers et pour la défense des droits des travailleureuses étrangères. Cela passe par exemple par une revalorisation et un meilleur encadrement du secteur de l’économie domestique, notamment via son intégration à la loi sur le travail dont il est pour l’heure exclu. 

Ces femmes laissent par ailleurs derrière elles des familles et des enfants auprès desquelles elles ne peuvent plus assurer des tâches de soin et de maintien de la vie. Il faut donc revendiquer le regroupement familial complet et inconditionnel et la liberté de circulation et d’installation pour touxtes.

Sur un autre versant, il faut réaffirmer que celleux qui portent des discours racistes et alarmistes sur la «question migratoire» sont généralement les mêmes qui cherchent à cadrer les débats publics sur la question des VSS dans des termes attribuant les causes du problème à des supposées spécificités culturelles ou ethniques, et proposent des solutions à ces violences sous l’angle sécuritaire et d’une criminalisation accrue de certaines catégories de population, les hommes racisés et précaires en particulier. 

En plus de leurs effets très concrets sur les existences de ces hommes, ces discours servent d’épouvantail et empêchent la diffusion d’une analyse de ces violences qui les replace dans leur fonction matérielle première, mentionnée ci-dessus. En Suisse comme ailleurs, les violences de genre sont un outil de disciplinarisation des corps et des existences des femmes et des minorités de genre. Ce qui rend vulnérable face à ces violences, ce n’est pas l’appartenance à une certaine «communauté ethnique» ou religieuse, mais bien une condition commune de vulnérabilité économique et matérielle. Il faut donc s’opposer à toute tentative d’analyse qui particularise tel ou tel type de violence de genre et travailler à développer des revendications qui permettent au contraire d’adresser leur origine commune et leur présence continue dans toutes les sphères d’existence des femmes et minorités de genre, ici comme ailleurs.

Finalement, construire et défendre un féminisme anti-impérialiste implique d’écouter et de relayer la parole et les revendications de nos camarades féministes et queer qui luttent dans des espaces traversés par des logiques et des conflits impérialistes.

Prendre au sérieux et soutenir leur droit à l’auto-détermination, et considérer leur point de vue situé non pas comme l’avatar d’une forme d’identity politics occidentalisée mais comme un outil politique qui les amène à développer des stratégies de résistance propres et à éclairer notre lutte partout dans le monde.

Garaa     Digital nomade