L’impérialisme de notre temps

Le concept d’impérialisme a fait son retour dans les discours militants depuis quelques années. Sa complexité théorique le rend parfois difficile à appréhender sans simplifier ses dynamiques fondamentales. Entretien avec l’économiste Benjamin Bürbaumer, spécialiste de la question.

Manifestation contre Donald Trump à Lausanne
Manifestation contre la venue de Donald Trump au World Economic Forum, Lausanne, 23 janvier 2018.

En général, la caractérisation de l’impérialisme comme stade spécifique du capitalisme que l’on trouve dans le pamphlet L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine est la plus connue. Pour nous aujourd’hui, elle représente l’inconvénient d’être trop précise, trop influencée par les particularités du capitalisme d’il y a plus de 100 ans. 

C’était une force pour l’analyse politique d’alors, mais elle est difficilement transposable à la période contemporaine. 

Car si les traits fondamentaux du capitalisme restent les mêmes, le mode de production a néanmoins connu une série de transformations – en particulier le développement des chaînes globales de valeur, la formation d’un marché mondial sous supervision étasunienne, l’émergence d’une fraction de la bourgeoisie pro-étasunienne en Europe de l’Ouest ou encore la fin des empires coloniaux formels – qui rendent ce texte de Lénine difficilement opérationnalisable pour l’analyse contemporaine.

C’est la raison pour laquelle une définition plus abstraite, plus générale de l’impérialisme me semble préférable. On la trouve dans L’accumulation du capital de Rosa Luxemburg, un autre texte classique sur le sujet. Luxemburg y définit l’impérialisme comme «l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux». Elle expose ainsi la dynamique fondamentale de l’impérialisme: dans n’importe quel pays, le fonctionnement courant du capitalisme engendre régulièrement des tensions. Si, au lieu de dépasser ces contradictions à l’intérieur des frontières nationales, le gouvernement du pays en question les projette sur la scène mondiale à travers des actions coercitives, nous sommes en présence d’une dynamique impérialiste.

La mise au jour de cet engrenage allant de l’accumulation du capital au conflit international est la contribution cruciale des théoriciens classiques de l’impérialisme. Elle n’est pas propre à Luxemburg; Lénine, Hilferding ou Boukharine ont appliqué le même raisonnement, mais Luxemburg a réussi à synthétiser la démarche en une définition concise et suffisamment abstraite pour rester pleinement pertinente encore aujourd’hui.

La compréhension de cet engrenage déclenché par l’accumulation du capital est cruciale car elle donne une boussole claire à l’analyse. En cas de conflit international, il convient tout d’abord d’interroger les tensions se manifestant dans le capitalisme du pays agresseur.

En prenant en compte les rapports sociaux dans la genèse des tensions internationales, la théorie de l’impérialisme se distingue des approches mainstream et stato-centrées des relations internationales. Ces dernières réduisent les mouvements sociaux à l’impuissance face aux guerres qui seraient l’affaire exclusive des États.

Par contraste, la théorie de l’impérialisme prend pour point de départ les contradictions du capitalisme du pays agresseur et souligne ainsi aussi que toute action coercitive y est précédée d’un rapport de forces particulier. Et ce rapport est modifiable. Cette observation montre que la guerre n’est pas qu’une affaire de gigantesques machines de guerres et d’états-majors. Le mouvement ouvrier et la société civile plus largement disposent d’une prise sur le phénomène.

Depuis la première vague de débats sur l’impérialisme au début du 20e siècle plusieurs conceptions de l’impérialisme coexistent. Typiquement, la conception inter-impérialiste de Lénine, Luxemburg et Boukharine implique une critique forte de l’approche post-impérialiste de Kautsky. Ce dernier pensait que les capitalistes de chaque grande puissance pourraient dépasser leurs conflits afin de former une grande alliance mondiale des bourgeoisies susceptible de mieux exploiter les travailleurs. A contrario les travaux de Lénine et surtout ceux de Luxemburg et Boukharine montrent que les capitalistes de chaque pays se ressemblent – ils courent derrière le profit – et justement cette proximité les conduit à s’opposer à leurs semblables de l’autre côté de la frontière. 

Lors de la deuxième vague de débats dans les années 1960 et 1970 on observe des lignes de clivage similaires avec les héritiers de Kaustky, par exemple Richard Sklar, soulignant les aspects transnationaux du capitalisme et les héritiers de l’approche inter-impérialiste comme Jacques Valier et Ernest Mandel mettant en avant les tensions entre grandes puissances.

Néanmoins, une nouvelle approche que l’on peut qualifier de super-impérialiste émerge également, sous la plume de Nicos Poulantzas qui, à l’époque avait beaucoup lu la théorie de la dépendance dans ses variantes marxistes et structuralistes.

L’argument central de Poulantzas consiste à souligner la singularité de l’État étasunien qui sort des deux guerres mondiales comme une superpuissance hors pair. Elle est unique en termes de performance économique et de puissance militaire mais aussi parce que le capitalisme étasunien a réussi à se reproduire, à s’enrichir dans d’autres formations sociales capitalistes, notamment en Europe de l’Ouest, tout en désorganisant les bourgeoisies nationales des pays concernés. Par conséquent, l’Europe de l’Ouest est de plus en plus intégrée dans le capitalisme étasunien et perd sa capacité d’action indépendante. Le potentiel d’affrontement violent entre les États-Unis et des pays ouest-européens se réduit ainsi drastiquement. Cela ne conduit pas pour autant à la disparition des guerres impérialistes, mais elles sont principalement menées dans la périphérie du capitalisme mondial.

Lors de la dernière vague de débats qui a lieu dans les années 2000 à la suite de l’invasion de l’Irak, les trois positions – inter-impérialiste, super-impérialiste et post-impérialiste émergent à nouveau.

À travers le livre Empire de Toni Negri et Michael Hardt, le courant post-impérialiste connaît alors une popularité étonnante. Etonnante dans la mesure où leur affirmation que l’impérialisme est terminé se heurte à la réalité de l’invasion.

Depuis, la multiplication des guerres impérialistes a définitivement décrédibilisé l’approche post-impérialiste. Le débat contemporain porte donc avant tout sur la singularité persistante de l’impérialisme étasunien – qui est soulignée notamment par des auteurs comme Leo Panitch, Sam Gindin – et l’importance des tensions entre les États-Unis et d’autres puissances comme la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine – on peut penser aux contributions de Claude Serfati ou Alex Callinicos. 

Enfin, je précise qu’il existe une différence entre la théorie de l’impérialisme et la théorie de la dépendance qui est souvent ignorée. La première met l’accent sur la manière dont le fonctionnement du capitalisme conduit les grandes puissances à recourir à la coercition envers d’autres pays, tandis que la seconde met en lumière comment, en dépit de leur indépendance formelle, les anciennes colonies restent sous-développées en raison même de leur insertion dans le capitalisme mondial.

En d’autres termes, l’impérialisme retrace le conflit entre grandes puissances, la dépendance souligne les mécanismes économiques conduisant au développement du sous-développement des pays périphériques et donc à la persistance des inégalités entre pays. Les deux théories se complètent et les phénomènes qu’elles étudient peuvent se succéder et compléter, mais chacune porte sur un objet différent: l’une sur les conséquences de l’accumulation du capital sur les pays du centre, l’autre sur les conséquences du même processus sur les pays périphériques.

Il me semble que l’approche super-impérialiste retrace finement la particularité des États-Unis dans la configuration mondiale depuis 1945 et encore plus particulièrement depuis les années 1970. Elle met également en évidence que la formation de la mondialisation est un processus sous supervision étasunienne. L’argument que les investissements directs étrangers des firmes étasuniennes en Europe de l’Ouest ont largement désorganisé les bourgeoisies nationales et promu l’émergence d’une bourgeoisie intérieure pro-américaine est convaincant. 

[À cela s’ajoutent l’irruption de nouvelles puissances capitalistes asiatiques, qui viennent concurrencer très durement les firmes étasuniennes et européennes, dans des secteurs comme l’automobile, l’électronique, de l’acier et de la construction navale à partir de la fin des années 60. À l’époque déjà, ces pays étaient présentés comme de la concurrence «déloyale», produite par de grands groupes monopolistiques et s’attaquant à des secteurs industriels par une nouvelle division mondiale du travail. Aujourd’hui, c’est une nouvelle guerre commerciale qui se déroule et qui illustre le déclin européen, ndlr]

L’argument aide à comprendre pourquoi les pays européens se soumettent aux politiques de Washington. Et ce, même lorsque Trump impose un traité commercial hautement inégal – comme cela fut le cas en juillet 2025 – qui affaiblit directement les régimes d’accumulation extravertis d’un certain nombre de pays en Europe. Il permet également de comprendre pourquoi les pays européens sont résolument du côté des États-Unis dans leur rivalité avec la Chine.

En revanche, en Chine une telle bourgeoisie intérieure pro-étasunienne n’a jamais pu émerger car depuis le retour plein et entier au capitalisme, opéré sous l’égide de la fraction libérale du Parti communiste chinois (PCC) à la fin des années 1970, les capitaux étrangers sont soumis à un contrôle strict et les liens entre les capitalistes chinois et le PCC restent étroits.

Ainsi, un rival des États-Unis s’est formé à l’intérieur de la mondialisation. C’est l’illustration par excellence de la nature inégale et combinée du développement capitaliste et ce fait crédibilise l’approche inter-impérialiste. En effet, comme tout pays capitaliste, la Chine fait face à des contradictions. À la différence de la plupart des pays, la Chine dispose des moyens pour tenter d’externaliser ces contradictions par l’exportation massive de marchandises et de capitaux, ce qui la pose sur les rails de la confrontation avec les États-Unis. Dans la rivalité inter-impérialiste entre la Chine et les États-Unis on trouve donc la dynamique déjà identifiée par Luxemburg. 

J’ajouterais néanmoins, que l’antagonisme entre Washington et Pékin ne porte pas seulement sur les flux, de capitaux et de marchandises, mais plus largement sur les infrastructures physiques, numériques, monétaires, techniques et militaires du marché mondial. 

C’est dans tous ces domaines qu’on peut observer leur antagonisme et mesurer sa profondeur particulière. Ainsi on voit que l’enjeu central de leur antagonisme est simple: le contrôle du capitalisme global. À l’heure actuelle les États-Unis le supervisent, mais la Chine vise à le remplacer par un capitalisme sino-centré. Enfin, je précise que la rivalité Chine/États-Unis est hautement asymétrique. Le seul domaine dans lequel la Chine talonne sérieusement les États-Unis est celui du numérique. Dans les autres infrastructures les États-Unis restent très loin devant.

Je préciserais tout d’abord que l’idée kautskyienne selon laquelle il existerait un pacte entre Poutine et Trump ou une complicité mafieuse Trump-Xi-Poutine pour mieux exploiter les travailleur·ses et la nature à l’échelle du monde fait l’impasse sur le fonctionnement réel du capitalisme global. Cette lecture ultra-impérialiste revient régulièrement dans le débat, au moment des rencontres entre ces chefs d’État. Elle s’appuie sur un examen des annonces faites à l’issue de ces sommets. En accordant une importance cruciale aux déclarations des décideurs, au lieu de lire leurs positions à travers les contradictions de leurs formations sociales respectives, ces analyses accordent la priorité à la forme plutôt qu’au fond. C’est tenter de comprendre les relations internationales à travers la façade de l’auto-représentation momentanée des dirigeants des grandes puissances.

C’est une impasse. Car cette lecture ignore que, fondamentalement, l’accumulation du capital les conduit à la confrontation. Et, même sans connaître précisément les dynamiques d’économie politique à l’œuvre, chacun peut constater que la Chine fournit des renseignements à l’Iran lui permettant de cibler les appareils militaires des États-Unis et de leurs alliés, les États-Unis imposent des sanctions technologiques de grande ampleur à la Chine et coupent la Russie de l’infrastructure monétaire du dollar. Donc même sans maîtriser les contradictions du capitalisme qui expliquent ces actes hostiles, on peut aisément constater à travers cette petite liste non-exhaustive que des complices ne se traiteraient pas de cette façon. Il n’y donc pas de complicité.

Cette précision permet d’enchaîner sur la question des impérialismes secondaires – secondaires dans la mesure où, en termes de puissance, les États-Unis restent aujourd’hui un impérialisme hors pair. Ce fait doit être le point de départ de toute analyse de la situation mondiale. Ensuite, étant donné que l’impérialisme – au-delà de représenter une dynamique abstraite et générale – constitue une pratique visant à externaliser les contradictions du capitalisme d’un pays donné, tout pays capitaliste est un pays impérialiste en puissance.

Or, seulement une petite poignée de pays dispose effectivement des moyens pour faire payer les tensions de leur capitalisme à d’autres pays. Voilà comment identifier les puissances impérialistes. On peut par exemple penser à la France, le Royaume-Uni, la Chine et la Russie. Et avec sa remilitarisation massive l’Allemagne rejoint à nouveau ce club très exclusif.

Trump doit d’abord être inscrit dans la longue histoire de l’impérialisme étasunien. Il fait face aux mêmes contradictions que ses prédécesseurs et poursuit largement les mêmes politiques.

Certes, sous le second mandat de Trump les États-Unis ont déjà lâché plus de bombes sur d’autres pays que pendant le mandat de Joe Biden, mais ce dernier a plus bombardé que le premier Trump. On assiste donc à une continuité radicalisante. Néanmoins, il faut bien reconnaître à Trump sa part de singularité. Il est plus agressif que ses prédécesseurs mais ce n’est pas tant une question d’individu, voire de pathologie à la «Trump est fou», c’est avant tout le résultat de l’intensification des contradictions de l’accumulation du capital aux États-Unis.

Cette intensification se matérialise à travers une double contradiction. Elle existait déjà sous Biden, mais plus elle reste irrésolue plus elle demande des mesures drastiques. Premièrement, les politiques économiques impulsées par Donald Trump ont fortement exacerbé les inégalités et mis sur le devant du débat politique la crise du pouvoir d’achat, qui se posait déjà sous Biden et a finalement causé la perte de Kamala Harris aux dernières élections présidentielles.

Le problème est aujourd’hui d’autant plus problématique pour les travailleur·ses étasunien·nes que leurs salaires réels sont toujours inférieurs au niveau de janvier 2021. Le problème du coût de la vie accélère la baisse de popularité de Trump et l’élection de Zoran Mamdani à la mairie de New York est le premier signe du caractère politiquement explosif de cette première contradiction. 

La seconde contradiction à laquelle fait face l’administration Trump concerne la mondialisation. L’impulsion de la mondialisation par les États-Unis a permis d’inverser la baisse du taux de profit des entreprises américaines des années 1960 et 1970. Or, aujourd’hui la mondialisation est de moins en moins rentable pour le capital étasunien, et ce notamment en raison de la montée en gamme technologique du capital chinois. Du point de vue des États-Unis, la mondialisation paraît alors de moins en moins fonctionnelle.

Pour dépasser cette double contradiction Trump mise sur l’agression impérialiste. Les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Nicolas Maduro, suivis d’une réorganisation en profondeur de la politique économique du Venezuela autour de Delcy Rodriguez en faveur du capital étranger, devaient permettre de dépasser la double contradiction. Tel était la stratégie trumpiste. En accédant aux riches ressources pétrolières du pays, une hausse notable de l’offre de pétrole devait se produire à court terme. 

Pour les consommateur·ices étasunien·nes ce mécanisme devait se traduire de façon immédiatement visible par la baisse des prix à la pompe. Faute de hausse des salaires, la baisse d’une dépense contrainte pour des dizaines de millions d’étasunien·nes devait dissiper la question de la vie chère – du moins jusqu’aux élections de mi-mandat en automne. Pour le capital étasunien, l’agression du Venezuela ne promettait rien de moins que l’accès aux plus grandes réserves pétrolières mondiales et un affaiblissement de la Chine. Forts du succès intégral au Venezuela, les États-Unis reproduisent la même approche envers l’Iran. Or, la stabilité politique et militaire de ce dernier avait été sous-estimée, au point de produire une guerre aux répercussions mondiales et qui se traduit en une attaque contre le pouvoir d’achat des travailleur·ses du monde entier

L’affaiblissement des États-Unis est manifeste. Dans mon ouvrage Chine/États-Unis j’avais esquissé l’idée d’un piège de l’hégémonie, qui correspond à une situation où l’hégémon, fragilisé, modifie le dosage auparavant soigneusement équilibré entre le consentement et la coercition, en faveur de la seconde.

La militarisation des pratiques internationales rassure l’hégémon puisqu’elle produit des effets immédiats (elle impressionne les autres) qui, de plus, sont intégralement à la discrétion de la puissance qui la met en œuvre. Par contraste, réinvestir les relations avec des gouvernements et populations étrangers par une offensive de charme peut s’avérer fastidieux, et prend à coup sûr beaucoup plus de temps – de nombreux efforts donc, sans garantie de résultat. La surenchère militaire américaine est justement le reflet de ce piège. Alors que les États-Unis peinent de plus en plus à susciter l’adhésion spontanée du reste du monde à leur supervision globale, ils pratiquent une véritable fuite en avant.

Avec Trump, la baisse de la popularité des États-Unis dans le monde, qui était déjà en cours, s’est accélérée. De plus, sa démarche de prédation ouverte (menaces, traités commerciaux inégaux, investissements forcés…) indique qu’il se soucie peu de la réputation de son pays. Difficile, dans ces conditions de prétendre incarner un ordre mondial désirable au sein duquel les pays subordonnés ont des perspectives de stabilité et de développement.

En 2025 cette démarche avait conduit à une série de bombardements en Iran, au Yémen, en Somalie, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique et au Nigeria, mais un seuil a été franchi avec l’enlèvement de Nicolás Maduro. L’hégémonie étasunienne s’est métamorphosée en domination étasunienne.

Pourquoi distinguer, en suivant Gramsci, entre domination et hégémonie? Du point de vue opérationnel, la démarche de domination est un signe de faiblesse mais ne signale pas un déclin imminent des États-Unis. Elle montre que la superpuissance étasunienne devient plus fragile. Une domination mondiale étasunienne peut durer tant qu’elle n’est pas contestée, mais le jour où elle l’est, elle s’effondre rapidement.

Par contraste, une hégémonie mondiale, précisément parce qu’elle est solidement ancrée dans les gouvernements et sociétés civiles du monde, est immunisée contre le risque d’effondrement abrupt. Avant cet effondrement, le monde risque de s’enfoncer dans une intensification des conflits violents et les États-Unis s’y préparent clairement.

À l’heure actuelle, les États-Unis représentent à eux seuls 37% des dépenses militaires mondiales. Trump a annoncé une hausse gigantesque de 50% qu’il peut rapidement déployer dans le monde entier grâce à un réseau dense de bases militaires. À cet égard, il convient de préciser que la guerre contre l’Iran mobilise une quantité de forces étasuniennes nettement inférieure à d’autres opérations dans la région. Les États-Unis ont donc encore une marge d’escalade significative.

En complément, Trump a obtenu une explosion des dépenses militaires de ses alliés en Europe. Multiplicateurs de la force étasunienne, ces derniers, en s’empressant d’attribuer à l’Iran la responsabilité première de la guerre, accréditent le discours trumpiste selon lequel les européens seraient des passagers clandestins de la protection militaire étasunienne. Cela crédibilise des aventures impérialistes futures en soutien aux États-Unis. Ainsi, malgré l’échec de la guerre en Iran, les agressions impérialistes apparaissent de plus en plus attractives.

Dans la mesure où l’impérialisme est une excroissance du capitalisme, aucun pays capitaliste ne peut être considéré comme anti-impérialiste par nature. Dans les cas de la Chine et de la Russie, on peut par ailleurs aisément retracer comment leurs gouvernements cherchent à externaliser les contradictions de leur capitalisme domestique en s’engageant dans ces actions coercitives internationales. 

Ainsi, on peut détecter et dénoncer un impérialisme. Quant aux pays périphériques évoqués, j’indiquerais simplement que l’opposition aux États-Unis n’est pas un marqueur de progressisme, mais il faut également être attentif au fait que cette opposition peut souvent contribuer à expliquer pourquoi ces pays n’arrivent pas à mettre en place un vrai progressisme dans la durée. C’est, en l’occurrence, l’un des grands enseignements de la théorie de la dépendance.

En complément, la question des ordres de grandeur me semble cruciale. Le pouvoir de nuisance des États-Unis est incomparablement supérieur à celui de tous les autres impérialismes. Cette observation entre en résonance avec une idée que Rosa Luxemburg émet dans sa critique de L’armée nouvelle de Jean Jaurès. Elle y souligne que la première tâche de l’anti-impérialisme consiste à faire barrage à la puissance matérielle du développement du capitalisme mondial. Dans la mesure où les États-Unis supervisent la mondialisation, une critique particulière doit être formulée à l’égard de cet impérialisme. 

À l’heure actuelle où l’agression impérialiste contre l’Iran produit une crise de l’inflation dans le monde entier et prépare une crise agricole, la situation me semble particulièrement propice à souligner que l’impérialisme coûte cher aux travailleur·ses.

La vie chère causée par les États-Unis et soutenue par leurs alliés en Europe et ailleurs peut être un levier de massification anti-guerre, qui parle directement aux populations.

Dans la mesure où l’impérialisme se répercute immédiatement de façon négative sur le portefeuille des populations du monde entier, il y a là une opportunité unique et concrète de mobilisation.

Propos recueillis par Juan Tortosa