Contre le campisme, reconstruire l’internationalisme
Face à la recomposition de l’impérialisme, le mouvement internationaliste est fragmenté par les positions «campistes» qui se focalisent sur la géopolitique et désarment les peuples, en leur niant toute agentivité sociale et politique. Une plénière de notre Université de printemps sera dédiée à la construction d’un internationalisme «par en bas». Entretien avec Juan Tortosa, militant de solidaritéS Genève.

Le terme internationalisme est souvent utilisé sans être vraiment défini: qu’est-ce qu’il signifie pour toi aujourd’hui?
L’internationalisme est une tradition que nous, en tant que socialistes, revendiquons et pratiquons dans notre quotidien politique depuis deux siècles. Il repose sur l’idée que l’exploitation et l’oppression sont globales et qu’aucune émancipation locale ne peut être durable: si elles existent en un lieu, cela signifie qu’elles existent partout. Ainsi, personne ne sera libéré·e tant que toutes et tous ne seront pas libres. Ce n’est donc qu’à travers le soulèvement de tous les peuples que nous pourrons dépasser le système capitaliste et construire un monde juste pour toutes et tous. Parce qu’elles sont articulées au combat anticapitaliste, les luttes féministes, écologistes, antimilitaristes ou encore syndicales sont ainsi traversées par l’impératif internationaliste.
Face à l’impérialisme, en réponse à l’effondrement écologique et politique qui en découle, l’internationalisme est une nécessité stratégique – et même la condition de possibilité de la révolution écosocialiste. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de manière de penser la Révolution sans la vieille, fameuse et plus actuelle que jamais phrase de Marx et Engels: «Travailleurs du monde, unissez-vous».
Comment l’internationalisme a-t-il été théorisé puis mis en pratique dans l’histoire du mouvement ouvrier?
Le premier internationalisme s’oppose aux nationalismes nés au 18e siècle. Sa première grande expression se trouve dans la rébellion des colonies nord-américaines contre la Grande-Bretagne et dans le renversement de l’absolutisme en France. À cette époque, les effets de la Révolution industrielle avaient déjà changé de manière substantielle les formes de production, les relations de travail et la société en général. Cette période fut marquée par d’intenses luttes, mais aussi l’échec des révolutions libérales, ce qui marqua le début des luttes révolutionnaires pour le socialisme.
C’est dans ce moment de grande convulsion sociale que Karl Marx et Friedrich Engels écrivent le Manifeste du Parti communiste (1848), où ils posaient la nécessité de la défense des intérêts communs des classes travailleuses de tout le monde face à la bourgeoisie qui opérait internationalement. Surgit alors explicitement la première formulation de l’internationalisme comme forme d’organisation du prolétariat du monde entier pour la défense de ses intérêts de classe.
À la fin des années 1860, les principaux États industriels ont adopté une politique chauvine basée sur le darwinisme social: la loi du plus fort et l’hostilité envers d’autres peuples et nations étaient nécessaires pour que l’impérialisme prêche sa supériorité. Quelques années plus tard, en 1864, surgit la Première Internationale–l’Association Internationale des Travailleurs. Une organisation associant des syndicalistes, des socialistes, des anarchistes et des républicain·es qui avaient pour objectif commun d’organiser politiquement le prolétariat mondial et de proposer des lignes d’action conjointe pour la classe contre l’exploitation et le capitalisme.
La Première Internationale est dissoute après la défaite de la Commune de Paris en 1871. Des années plus tard, en 1889, après la mort de Marx, la Deuxième Internationale fut fondée par des partis socialistes et sociaux-démocrates qui avaient pour objectif d’organiser la lutte ouvrière au parlement et dans les rues face à l’offensive du capitalisme dans sa phase impérialiste.
Avec la participation de figures importantes comme Vladimir Lénine, Léon Trotsky et Rosa Luxemburg, cette nouvelle Internationale porta des combats progressistes remarquables, comme la lutte pour la journée de travail de 8 heures quotidiennes avec repos les week-ends, la commémoration du Premier Mai comme la Journée internationale des travailleur·ses en honneur des ouvriers anarchistes assassinés sur la place de Haymarket à Chicago et la commémoration du 8 mars comme la Journée internationale des femmes.
Comment l’internationalisme se traduit-il en pratique?
La construction d’un autre monde ne se joue pas uniquement dans les moments où il semble évident de prendre position, comme face au génocide en Palestine. Le rejet de celui-ci et l’organisation du soutien international au peuple palestinien – à travers des mobilisations massives, la constitution de brigades de solidarité, des appuis techniques et matériels, ou encore des mesures politiques telles que les embargos et les boycotts – constituent des formes concrètes d’internationalisme. Tout au long de l’histoire, ces manifestations ont joué un rôle majeur pour rendre visibles les luttes et, dans de nombreux cas, modifier les rapports de force. On peut en voir des exemples dans la guerre du Vietnam, la révolution sandiniste ou encore la révolution algérienne.
Comment comprendre la fragmentation de l’internationalisme, notamment la montée des positions dites «campistes»?
Le mouvement internationaliste traverse une impasse globale, liée à des facteurs internes (faiblesses stratégiques, fragmentation) et externes (crise systémique d’un capitalisme désormais transnational). Les guerres récentes, l’escalade militariste et les dynamiques autoritaires rendent manifeste l’absence d’un internationalisme opérant.
Il faut d’abord considérer la recomposition du monde capitaliste. La transnationalisation du capital et l’émergence d’une puissance hégémonique conduisent à la coordination internationale des intérêts commerciaux. Concrètement, on assiste à un processus d’unification financière, idéologique et stratégique, amorcé avec les Accords de Bretton Woods, le plan Marshall, la création de l’OTAN, l’apparition du GATT au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, ou encore le processus d’intégration de l’Union européenne, entre autres. Ce faux «Monde libre» ne constitue évidemment pas un véritable internationalisme, mais organise les intérêts capitalistes à l’échelle internationale.
D’un autre côté, il existe une confusion entre la solidarité entre les peuples et l’internationalisme comme stratégie politique de libération du capitalisme et, plus largement, de toutes les formes d’oppression. Cette confusion repose souvent sur une assimilation problématique entre les peuples et leurs États, favorisant une pensée par «blocs» héritée de la Guerre froide. Or, si la solidarité avec les peuples opprimés constitue bien une expression de l’internationalisme, le soutien à des régimes autoritaires au motif qu’ils seraient sous attaque impérialiste en est une déformation.
Contre le campisme, quel internationalisme défendre aujourd’hui?
Il est nécessaire de mener une réflexion générale sur l’anti-impérialisme, qui a toujours été et reste encore aujourd’hui consubstantiel du programme du mouvement internationaliste. Il s’agit assurément d’un concept stratégique, central, nécessaire pour faire face à l’offensive capitaliste actuelle et à sa dimension coloniale/impériale de réorganisation abrupte du système-monde. Mais l’anti-impérialisme court le risque de se transformer en un fétiche acritique, donnant place à des logiques qui s’éloignent du principe émancipateur sous diverses formes. Nous soulignons la tendance – très liée à ce campisme dichotomique – de transformer parfois l’anti-impérialisme en une sorte de tiroir dans lequel tout entre, ouvrant à la voie à la justification de logiques qui ne s’accordent pas objectivement avec des standards minimaux d’émancipation et de transformation.
Il s’impose de lutter pour un anti-impérialisme de rupture, qui place le principe émancipateur au centre de son combat.
Premièrement, en dépassant définitivement des regards complaisants vis-à-vis d’acteurs internationaux qui, même en mettant en question l’hégémonie des États-Unis dans le système-monde, ne répondent pas à ces paramètres minimaux en termes émancipateurs ou même progressistes.
De plus, il est nécessaire d’identifier certaines puissances mondiales comme étant également impérialistes, en raison de leur trajectoire historique et de leur rôle oppresseur contre les peuples de leur environnement géographique. Bien que les États-Unis soient indiscutablement le principal acteur impérialiste, cela ne peut pas occulter qu’il existe aussi d’autres puissances impérialistes, comme l’Union européenne, la Russie ou la Chine par exemple.
Deuxièmement, il faut ramener l’anti-impérialisme à notre porte. Cela doit s’inscrire dans une réflexion sur la dialectique entre les dynamiques émancipatrices à leurs différentes échelles, afin d’optimiser la praxis internationaliste du mouvement populaire. Complexifier la dialectique entre les sorties émancipatrices nationales/territoriales et l’articulation internationale nécessaire des processus de transformation sociale, avec la visée d’atteindre un degré suffisant de transnationalisation de l’intervention politique qui permette de faire face aux dimensions globales de l’offensive capitaliste et réactionnaire.
Le mouvement social doit se configurer comme un agent sociopolitique opérant de manière autonome par rapport aux expressions institutionnelles du projet de libération qui peuvent exister – même lorsque des convergences stratégiques existent. Depuis cette autonomie, il doit pouvoir porter des agendas radicaux de rupture, générer des subjectivités collectives de transformation au-delà des limites de la politique étatique, et déployer des dynamiques à la fois conflictuelles et complémentaires vis-à-vis du champ institutionnel.
Quelles conditions concrètes sont nécessaires pour construire un internationalisme durable et organisé aujourd’hui?
L’internationalisme n’est pas un événement, une action isolée et discontinue, comme l’est un acte de charité. Il s’agit d’une construction soutenue dans le temps, construite de manière systématique avec des tactiques et des stratégies claires, avec analyse et construction de synthèses politiques destinées à l’action collective et coordonnée de divers groupes et collectifs. Des moyens humains, matériels et financiers, ainsi que des capacités techniques, sont indispensables à sa mise en œuvre. Enfin, la participation et l’échange avec les secteurs dynamiques et stratégiques de la lutte organisée est fondamental, il n’y a pas d’internationalisme possible sans échange et construction de stratégies conjointes.
Les réseaux sociaux peuvent remplir un rôle important dans un monde marqué par la révolution numérique. Ne pas tirer profit des facilités de communication qui s’imposent dans le monde actuel serait une erreur. Cependant, le cyberactivisme ne remplace pas la lutte dans les rues, au parlement et les différentes lignes de construction de base, de résistance et d’offensive. L’internationalisme a besoin de corps présents dans la lutte, les relations et les expériences de construction de processus concrets sont les catalyseurs de l’organisation internationaliste.
À travers la solidarité avec la Palestine s’est levé un nouvel internationalisme qui, en même temps qu’il dénonce la complicité des gouvernements occidentaux avec le génocide, agit comme une force interne de résistance face à la «fascisation» de nos sociétés. Le mouvement féministe est un exemple pour construire des horizons communs, des actions collectives depuis la pluralité, démontrant qu’il est possible d’unir massivité et radicalité pour avancer dans la transformation sociale.
Propos recueillis par Antoine Dubiau