Maroc
Une stagnation autoritairement entretenue
En 2025, le Maroc a été secoué par des mobilisations massives qui dénonçaient le régime monarchique et des conditions de vie toujours plus sinistrées. Malgré des projets immobiliers et d’infrastructures luxueux, le pays connait en effet un taux de chômage colossal et, pour les jeunes, aucune perspective d’avenir ne se dégage. C’est dans ce contexte que la «Gen Z» est descendue dans la rue, sans pour autant parvenir à former une opposition organisée.

Sous contrôle monarchique total depuis la fin de la période coloniale, la population marocaine lutte sporadiquement contre la prédation et l’autoritarisme du régime.
Inégale répartition des richesses
Si on en croit les indicateurs économiques, le Maroc est classé parmi les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, pour un revenu moyen par habitant de 7340 francs en termes de parité de pouvoir d’achat. Néanmoins, ce dernier ne représente que très mal la réalité, dissimulant l’inégalité de répartition des richesses au sein de la population. En effet, une infime partie de la société marocaine accapare l’essentiel des richesses du pays via sa mainmise sur l’État et ses capacités de capture des capitaux.
Le premier problème du pays est le défaut de création d’emplois, qui constitue un véritable boulet pour le Maroc. L’ouverture économique du pays à l’international et l’encouragement des investissements étrangers n’ont pas permis de compenser les faibles taux de productivité du travail qui continuent de stagner.
Chômage de masse
Moins de quatre adultes sur 10 ont un travail, contre sept dans les pays de l’OCDE. Et parmi la population active, plus de la moitié des emplois sont non rémunérés, sous employés ou informels. Les premières victimes de ce chômage de masse sont les femmes et les jeunes. Seules 16 % des femmes en âge de travailler ont un emploi, et ce taux décline d’année en année. Un jeune sur trois âgés entre 15 et 34 ans (4,3 millions) sont des «NEET» (ni en emploi, ni en éducation, ni en formation). Maintenir cette situation d’inégalités criantes est le produit du contrôle autoritaire exercé par le pouvoir monarchique, avec pour outils la répression, la corruption et le monopole de la parole publique.
Évolution monarchique
En 1956, le Maroc a obtenu son indépendance. Le «protectorat», véritable colonisation française, avait été institué en en 1912. Dès 1961, le roi Hassan II est parvenu à asseoir son pouvoir et à imposer une monarchie absolue qu’il dirigea de 1961 à 1999. Son projet politique visait à garder le Maroc dans sa forme «médiévale»: hiérarchisé, analphabète, phallocrate, agrarien et autoritaire. Pendant des décennies, le monarque a ainsi freiné la scolarisation de masse. C’est seulement à la chute du bloc soviétique qu’il commença à accepter une relative libéralisation de sa politique.
Durant toute cette période, les régimes gendarmes de l’Occident, souvent des dictatures sanguinaires, étaient tenus pour fréquentables. Ainsi, Hassan II a pu, impunément, torturer à tout va, noyer les manifestations dans le sang, faire exécuter sans procès ou suite à des parodies de procès, faire disparaître, garder les victimes, souvent jusqu’à leur mort, dans des geôles secrètes ou des mouroirs, et condamner à des peines iniques tous types d’opposant·es. Ont subi ces affres les militant·es de gauche, les militaires, les Sahraoui·es indépendantistes, les islamistes, les syndicalistes… et même leurs proches ou, parfois, les personnes qui avaient le malheur de se trouver au mauvais endroit. L’indicible est illustré par la séquestration, dans le secret le plus total, de la famille d’un général putschiste: le plus jeune des enfants avait trois ans lors de leur enlèvement en 1972 ; il en avait 22 à sa libération en 1991.
Comme le régime avait complétement laminé toutes les oppositions, il a pu, lorsque la démocratie et les droits humains se sont imposés dans le discours dominant durant la dernière décennie du siècle passé, se payer le luxe d’une démocratie de façade. Sans remettre en cause l’omnipotence royale, cela est passé par la libération des détenu·es politiques et des disparu·es, la levée de la censure préalable sur la presse et autres imprimés, l’organisation d’élections locales et législatives de représentant·es dont les pouvoirs ne peuvent jamais, en réalité, être en compétition avec les volontés royales.
La résistance malgré tout
La répression de masse n’empêche pourtant pas le développement de mouvements sociaux plus ou moins sporadiques, et souvent réprimés de manière violente. Les plus notables des années récentes ont été ceux dénommés «Mouvement du 20 février 2011», «Hirak du Rif en 2017» et «Gen Z 212». Cette dernière, qui a appelé à des manifestations pacifiques l’automne dernier, a donné lieu à l’arrestation de plus de 6000 personnes, et les condamnations sont allées jusqu’à 15 ans de prison.
Les mouvements contestataires ne parviennent pas à changer la donne globale. Ils ne sont pas suffisamment pourvus d’une organisation solide, d’un programme convaincant, d’une assise nationale et de leaderships reconnus. Les clivages idéologiques et politiques (notamment entre islamistes, gauchistes et libéraux·ales) empêchent pour l’heure le développement d’une offre de changement motivante. Pourtant, des sillons se creusent qui permettent l’espoir, et les moments de rupture des situations instables ne deviennent évidents qu’une fois le changement consommé.
Fouad Abdelmoumni