L’écologie n’est pas une question démographique
L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» portée par l’UDC est également sous-titrée «initiative pour la durabilité», alors que le parti d’extrême droite ne propose aucune solution à la catastrophe écologique. Entretien avec Antoine Dubiau, membre de solidaritéS et auteur d’Écofascismes (Grevis, 2023).

Quel sens l’UDC donne-t-elle au mot «durabilité» dans le sous-titre de son initiative?
L’argumentaire en faveur de l’initiative n’est pas explicitement écologique, contrairement à ce que ce mot peut laisser penser: la «durabilité» mise en avant désigne avant tout la stabilité du «mode de vie» suisse ainsi que du système économique qui le sous-tend – extrêmement vorace en ressources et émetteur d’importantes pollutions.
Ainsi, la communication de l’UDC et des autres soutiens de l’initiative évoque pêle-mêle la pénurie de logements, la hausse des loyers, les bouchons sur la route, les trains bondés, la fragilisation du système de santé ou encore le bétonnage du paysage. L’argument écologique apparaît alors seulement en creux du reste, un peu comme s’il s’agissait de «bon sens» dont le peuple suisse ferait naturellement preuve.
Quelle conception de la question écologique de l’UDC l’initiative reflète-t-elle?
Avant de répondre, il faut rappeler ce qui relève de l’évidence, à savoir que l’UDC ne se préoccupe pas vraiment du ravage écologique dans sa dimension matérielle. Le parti est le bras armé politique de l’industrie pétrolière et automobile, notamment par l’intermédiaire d’Albert Rösti qui en fut lobbyiste avant d’être conseiller fédéral. L’UDC défend systématiquement les énergies fossiles dès qu’une occasion se présente: il s’oppose à toutes les lois et initiatives climatiques, pourtant loin d’être suffisamment ambitieuses. Dans le prolongement, le parti défend ardemment le modèle de la voiture individuelle (défense de l’élargissement des autoroutes, opposition au développement des mobilités douces, etc). En 2019, l’UDC rejetait l’initiative des Jeunes Vert·exs contre le mitage du territoire, faisant ainsi obstacle à tout aménagement plus durable du territoire. En matière agricole, le parti s’oppose à toute nouvelle régulation environnementale et défend les intérêts de l’agro-industrie et du lobby chimique, qui étouffent l’agriculture paysanne. Bref, l’hostilité de l’UDC vis-à-vis des politiques climatiques et écologiques est claire depuis de nombreuses années.
Toutefois, on peut identifier aussi une forme d’«ethno-écologie» dans son discours: la nature, le territoire et le peuple sont pensés comme une unité organique à préserver. Selon cette idéologie, l’immigration entraînerait une forme de déséquilibre de cette harmonie soi-disant «naturelle» – ce qui est appelé «écofascisme» par les chercheur·ses en sciences sociales. Toute remise en cause de l’ordre social ou de la fuite en avant technologique est balayée par le discours raciste faisant d’une prétendue «surpopulation» la source de tous les problèmes.
Les responsabilités sont systématiques rejetées vers l’extérieur: vers les autres pays qui ne feraient pas autant d’efforts que la Suisse; vers l’immigration qui menacerait le modèle suisse, etc.
Les deux postures ne sont-elles pas contradictoires? Comment l’UDC peut-elle insérer cet «écofascisme» dans sa défense des énergies fossiles?
L’«ethno-écologie» de l’UDC ne signifie pas que celle-ci serait devenue écologiste au sens où on peut l’entendre à gauche. La perspective est surtout esthétique: il faudrait préserver les «paysages» suisses qui représentent l’identité nationale, mais pas s’attaquer au système responsable du ravage en cours à l’échelle mondiale. Au contraire, ça révèle la manière dont ce parti, ici aligné avec toute l’extrême droite occidentale, se positionne sur la question écologique dès lors que celle-ci ne peut plus simplement être ignorée ou décrédibilisée. En faisant de la démographie le seul paramètre de la situation écologique sur lequel il serait légitime d’agir, l’UDC naturalise le «mode de vie» que garantit à une majorité de la population résidente la place préférentielle de la Suisse dans l’économie mondiale.
Sur le plan matériel, la vie quotidienne des ménages occidentaux repose en effet sur une infrastructure économique impérialiste. Celle-ci organise un échange écologique inégal, qui permet aux pays du centre capitaliste de capter les ressources du Sud global tout en externalisant une grande partie de leurs pollutions vers ce dernier. Cela ne signifie pas que la population en général est responsable de cette situation, mais plutôt que le potentiel de transformation écologique de l’ensemble de la société est conditionné par ces rapports de dépendance globale. L’extrême droite occidentale l’a bien compris, en faisant de la défense d’un «mode de vie» essentialisé son cheval de bataille dans de plusieurs pays notamment aux États-Unis, en France, en Allemagne et en Suisse avec l’UDC.
La taille de la population n’aurait donc strictement rien à voir avec le problème écologique?
Toutes choses égales par ailleurs, l’empreinte écologique de 10 milliards d’êtres humains est mécaniquement supérieure à celle d’un milliard. Sur la base d’un tel argument, la taille de la population peut ainsi apparaître comme un paramètre objectif de la situation écologique. Seulement, l’argument est fallacieux: la démographie ne peut pas être appréhendée indépendamment de l’économie politique (quels rapports sociaux? quels objectifs de production?) et du régime technologique (quelle infrastructure énergétique? quelles modalités d’extraction des ressources?) dans lesquels elle s’inscrit.
Ce type de raisonnement est appelé néomalthusien, parce qu’il postule que le problème écologique serait uniquement une affaire de «surpopulation» humaine. Historiquement, il a été fréquemment utilisé à des fins racistes: il s’agissait de dénoncer la «démographie galopante» du Sud global sous couvert d’écologie. En faisant de la population la seule variable sur laquelle agir, le néomalthusianisme écologique légitime le recours à la violence (néo)coloniale des politiques démographiques à l’encontre des populations non-occidentales – stérilisations forcées, contrôle coercitif des naissances, politiques migratoires meurtrières ou conditionnement de l’aide internationale à des objectifs de réduction de la natalité.
Contre ces biais capitalistes et racistes, il faut contester tout cadrage démographique de la question écologique. Une population nombreuse vivant dans un système faiblement carboné, égalitaire et peu intensif en ressources aura une empreinte écologique inférieure à celle d’une population plus réduite mais intégrée à un mode de production fondé sur l’extraction massive de matières premières, l’illimitisme énergétique et l’accumulation perpétuelle du capital.
Propos recueillis par la rédaction