Toutes les critiques du capitalisme ne se valent pas

Imprononçable dans le débat public occidental depuis les années 1980, le mot «capitalisme» a fait son retour dans le vocabulaire des gauches radicales depuis deux petites décennies. La résurgence de slogans explicitement anticapitalistes repose toutefois sur des définitions floues, dont la clarification peut rouvrir des perspectives stratégiques pour le camp se revendiquant d’un anticapitalisme socialiste.

Une banderole anticapitaliste à Genève
Cortège du 1er Mai 2026, Genève

Les inégalités sociales explosent, le mouvement féministe subit un violent backlash, le ravage écologique s’aggrave et l’extrême droite est aux portes du pouvoir dans les principales puissances occidentales. Ces différents problèmes ont une seule et même source: le capitalisme.

L’emploi du terme avait été largement marginalisé par le tournant néolibéral et la chute de l’URSS. Son retour au sein de la gauche repose toutefois sur un certain nombre de confusions concernant ce que le capitalisme recouvre vraiment. Celles-ci ne sont pas sans conséquences, puisqu’elles façonnent des objectifs et stratégies politiques qui ne permettront pas de sortir du capitalisme.

Capitalisme ≠ ultra-riches

L’une des conceptions les plus répandues du capitalisme au sein de la gauche l’assimile au pouvoir des ultra-riches. L’explosion des inégalités patrimoniales, les rémunérations extravagantes des dirigeants de grandes entreprises ou l’influence politique de milliardaires réactionnaires semblent offrir un visage concret à un système économique souvent jugé abstrait. Dans cette perspective, le capitalisme apparaît avant tout comme la domination d’une petite mais puissante oligarchie qui s’accapare l’essentiel des richesses du monde.

Cette critique repose sur des phénomènes bien réels: depuis plusieurs décennies, la concentration du patrimoine s’accélère dans la plupart des économies développées, tandis que les grandes fortunes disposent d’une capacité croissante à orienter les choix politiques, à contrôler des secteurs entiers de l’économie et à influencer le débat public dont elles possèdent une part croissante des médias privés. La dénonciation des ultra-riches semble ainsi constituer un point d’appui légitime pour le discours critique des mouvements sociaux et les forces de gauche.

Les réponses politiques qui découlent d’un tel cadrage revendiquent essentiellement de «taxer les riches» et de mieux redistribuer les richesses dans la société. Le problème avec les ultra-riches résiderait ainsi dans le caractère démesuré de leur fortune, qu’il faudrait corriger avec une fiscalité plus contraignante.

En d’autres termes, cette critique fait des ultra-riches le problème principal du capitalisme, alors qu’ils en constituent avant tout le produit. Elle dénonce la concentration des richesses sans interroger pleinement les rapports sociaux qui la rendent possible et la reproduisent

Le capitalisme n’est pas qu’un «système»

Une seconde manière courante de définir le capitalisme consiste à le désigner comme un «système» économique. Il correspondrait ainsi à un ensemble d’institutions et de mécanismes économiques qui imposeraient leur logique à l’ensemble de la société. Les crises économiques, sociales et écologiques seraient ainsi les conséquences d’un «système» devenu autonome, dont personne ne maîtriserait véritablement le fonctionnement.

Le problème des critiques «systémiques» du capitalisme réside dans leur focalisation sur une échelle abstraite qui ne permet plus de désigner de responsables. Le «système» semble exister par lui-même, comme une machine impersonnelle dont les individus ne seraient que les rouages inconscients

Parler d’un «système» permet ainsi de désigner un ensemble de dysfonctionnements structurels, mais beaucoup moins d’identifier les rapports sociaux qui les produisent et les reproduisent.

La critique des ultra-riches comme celle du «système» capitaliste sont des formes tronquées d’anticapitalisme: la première personnalise les mécanismes de domination, tandis que la seconde les abstrait à l’excès. C’est là que la théorie marxiste révèle toute sa force politique: elle permet de relier une réalité systémique à des rapports sociaux concrets, qui opposent des classes aux intérêts antagonistes.

Profit et exploitation

Dans les sociétés contemporaines, une écrasante majorité de la population ne possède pas de moyens concrets pour subvenir à ses besoins – se nourrir, se loger, se déplacer et se soigner, mais aussi apprendre, se cultiver et profiter de son temps libre de manière générale. Pour accéder à l’ensemble de ces biens et services, elle dépend donc du marché: dépossédés de tout moyen de subsistance, les individus doivent acheter des marchandises pour reproduire leur existence au quotidien. 

Dans la théorie marxiste, le groupe social qui résulte de cette dépendance généralisée au marché est appelé le prolétariat. Celui-ci ne se définit pas d’abord par son niveau de revenu, mais par sa position dans les rapports sociaux : pour vivre, les prolétaires sont contraint·es de vendre leur force de travail en échange d’un salaire – ainsi, la force de travail elle-même est une marchandise.

Au premier abord, le salariat peut apparaître comme un échange équitable: les travailleur·ses fournissent un travail et reçoivent un salaire en retour. Ce semblant d’équité masque toutefois le fondement du capitalisme. En effet, la force de travail permet de produire davantage de valeur que celle nécessaire à sa propre reproduction. Au cours de sa journée de travail, le salarié crée donc plus de richesses qu’il n’en reçoit sous forme de salaire. Cet écart est approprié par l’employeur sous la forme du profit. La recherche permanente et l’accumulation de ce profit constituent le moteur fondamental de l’économie capitaliste.

C’est ce rapport social que Marx désigne par le terme d’exploitation. Celui-ci n’est pas une catégorie morale: l’exploitation ne renvoie pas à des abus exceptionnels ou à des conditions de travail particulièrement pénibles, mais au fonctionnement ordinaire du capitalisme. En bref, ce dernier constitue un mode de production spécifique, fondé sur l’exploitation du travail salarié en vue de l’accumulation du capital.

Le capitalisme: mode de production ou type de société?

La définition économique du capitalisme proposée ci-dessus peut sembler très abstraite: elle permet de distinguer la classe capitaliste de la classe travailleuse, mais elle n’intègre pas nombre d’autres enjeux contemporains – portés par les luttes antiracistes, féministes et écologistes notamment. Pourtant, cette difficulté tient moins à une faiblesse de l’analyse marxiste qu’à une confusion fréquente entre deux manières de comprendre le capitalisme – différentes, mais imbriquées l’une à l’autre.

Dans un premier sens, le capitalisme désigne un mode de production spécifique, fondé sur l’exploitation du travail salarié et l’accumulation du capital. Cette définition est indispensable, puisqu’elle permet d’identifier le rapport social fondamental qui structure l’économie capitaliste : l’opposition entre capitalistes et prolétaires, dans laquelle les premiers exploitent la force de travail des seconds pour en tirer profit. Toutefois, le capitalisme ne se réduit pas à cette seule dimension économique.

En effet, l’impératif d’accumulation du capital déborde largement la sphère productive. Si la valeur est extraite dans la production, elle n’est «réalisée» (c’est-à-dire engrangée par les capitalistes) qu’en circulant au sein de la société, dont les acteurs achètent les fruits de la production. Ainsi, la marchandisation généralisée qui le caractérise façonne les institutions, les territoires, les représentations culturelles et même les formes les plus intimes de relations sociales.

Lorsque la domination du capital s’exerce ainsi sur l’ensemble des activités sociales, le capitalisme apparaît alors non seulement comme un mode de production, mais aussi comme un type de société. Les rapports de classe demeurent constitutifs de cette totalité sociale, mais celle-ci repose également sur d’autres rapports sociaux, notamment de race et de genre, qui sont tout autant nécessaires à la reproduction de l’ordre capitaliste.

Deux écueils symétriques doivent être évités. L’un consiste à réduire le capitalisme aux seuls rapports de classe, comme si les questions de genre, de race ou d’écologie lui étaient extérieures. L’autre consiste à dissoudre les rapports de classe dans une domination abstraite du «système», au risque de perdre de vue les mécanismes concrets de l’exploitation. Le défi politique pour le camp socialiste au 21e siècle consiste au contraire à penser ensemble la centralité de l’exploitation (le capitalisme comme mode de production) et la manière dont la logique du capital domine l’ensemble des rapports sociaux (le capitalisme comme type de société).

Mettre la reproduction au centre

Si le capitalisme est une société dans laquelle l’impératif productif exigé par le capital domine le reste des activités humaines, alors une société libérée du capitalisme placerait sa propre reproduction au cœur de son fonctionnement. Tel est donc l’horizon d’une société socialiste: son moteur consisterait à prendre soin des êtres humains, à préserver les écosystèmes et à garantir les conditions matérielles d’une vie digne pour tous, de manière consciente et collective.

Si la mise en œuvre concrète d’un tel projet de société n’est pas complètement à l’ordre du jour, il faut tout de même se donner les moyens de penser les conditions de sa réalisation. Une critique émancipatrice du capitalisme ne consiste pas seulement à dénoncer les injustices du présent, mais à identifier les forces sociales capables de faire émerger une autre organisation de la société. 

Les formes d’anticapitalisme qui se limitent à la dénonciation des ultra-riches ou d’un «système» abstrait peinent à répondre à cette question stratégique, faute d’identifier les rapports sociaux qui structurent le capitalisme et assurent sa reproduction. Le camp socialiste ne peut effectivement se contenter d’opposer un idéal de société à un ordre social réellement existant. 

Nous devons construire les organisations, les institutions et les rapports de force susceptibles de transformer les rapports sociaux eux-mêmes. La question centrale n’est donc pas seulement ce qu’il faudrait produire ou redistribuer, mais quelles formes d’organisation collective permettraient de soumettre la production aux exigences de la reproduction sociale et écologique.

Antoine Dubiau