L’inégalité face à la chaleur

De toute évidence, nous ne sommes pas tou·tes égaux·ales face à la chaleur. Les inégalités face à la canicule s’expriment tout particulièrement en matière de logement. Entretien avec Alice Guilbert, doctorante à l’université de Genève.

Il faut distinguer deux dimensions: l’exposition à la chaleur et la vulnérabilité sociale.

Nous ne sommes pas à égalité face à la chaleur parce qu’il y a d’abord des différences d’exposition. Certains quartiers et certains logements sont plus exposés que d’autres, parce que davantage touchés par l’ilot de chaleur urbain. Cela dépend notamment du degré de minéralisation du quartier, de sa végétalisation, de l’orientation des bâtiments, etc. Côté logement, il y a tout simplement des bâtiments qui sont mal isolés. On parle parfois de «bouilloires thermiques» pour faire écho aux «passoires thermiques» en hiver.

Il faut ajouter à ça la dimension de vulnérabilité: des inégalités préexistantes (sociales, économiques ou encore physiques) exacerbent la vulnérabilité à la chaleur de certaines personnes. Les travaux pionniers du sociologue Eric Klinenberg montrent par exemple comment à Chicago, lors de la canicule de 1995, la pauvreté, l’isolement social et la négligence institutionnelle aggravent cette vulnérabilité. Dans son livre Chicago, canicule été 1995, il montre ainsi très bien que les quartiers défavorisés sont les plus durement touchés. Il parle déjà de surmortalité liée à la chaleur. Depuis, de très nombreuses études ont creusé la dimension sociale du problème, montrant les multiples dimensions sociales qui affectent le vécu des fortes chaleurs.

Le gros des études scientifiques sur les questions d’inégalités sociales face à la chaleur consistent à comparer des indices économiques avec des indices de chaleur. Elles montrent globalement, à travers le monde, que les quartiers les plus chauds sont effectivement ceux qui concentrent les classes populaires.

Il faut aussi croiser le problème de la chaleur avec les autres nuisances environnementales: le bruit, la pollution ou encore l’imperméabilité des sols. Ces autres problèmes sont également répartis de manière inégale, tant socialement que spatialement. En miroir, la répartition des aménités environnementales [tout attribut naturel ou paysager qui procure du bien-être aux humains, ndlr] doit également être prise en compte, puisque l’accès à des espaces de fraîcheur est inégalement réparti.

De la même façon, il faut prendre en compte la dimension structurelle des logements: les quartiers les plus vulnérables sont ceux dont les logements sont de moindre qualité et plus petits. Ces derniers surchauffent davantage, parce qu’ils ne sont généralement pas traversants et ne permettent donc pas de générer de courant d’air permettant de rafraîchir l’air intérieur. Ce n’est pas seulement la taille absolue du logement qui compte, mais surtout la surface disponible par personne.

La classe sociale joue un rôle déterminant, et même de deux façons distinctes.

La première dimension, ce sont les solutions structurelles qu’il est (ou non) possible de mettre en place au niveau du logement. Lorsqu’il s’agit d’isoler son logement ou d’installer des stores et des volets par exemple, ces opérations nécessitent un capital financier, mais aussi d’avoir accès à la propriété [pour disposer du libre pouvoir de réaliser des aménagements matériels conséquents sans avoir besoin de l’aval de son propriétaire, ndlr].

La deuxième dimension, ce sont les stratégies de fuite, c’est-à-dire les manières d’échapper spatialement à l’exposition aux fortes chaleurs: partir en vacances, aller dans un bureau climatisé plutôt que travailler en extérieur, etc. Tout cela demande de disposer d’autres lieux où se réfugier (par exemple, une résidence secondaire dans un territoire plus au frais), mais aussi d’avoir du temps libre ou encore de bénéficier d’un certain capital social.

Dans la recherche scientifique, l’idée de «capital de flexibilité» a été proposée pour désigner le fait que l’habileté à s’adapter, en partant à tel endroit ou en faisant telle chose, est contrainte par les horaires de travail, les tâches, les responsabilités de soins, mais aussi par tous les éléments des pratiques sociales: les infrastructures à disposition, les normes sociales, les compétences acquises, etc.

La classe sociale fait la différence à travers ces deux dimensions. D’un côté, il y a celleux qui s’adaptent avec de vraies stratégies, en ayant la maîtrise de leurs espaces de vie sur un temps long. De l’autre, il y a celleux qui s’adaptent avec des petites tactiques, qui relèvent d’une forme de bricolage, comme dormir avec une serviette mouillée par exemple, parce qu’iels n’ont pas accès à des stratégies de long terme qui demandent davantage de ressources.

Je dis souvent que «les femmes absorbent le climat». Déjà, au sein du foyer, ce sont elles qui vont le plus souffrir de la chaleur. Cela est dû à certaines différences biologiques – thermorégulation et fluctuations hormonales par exemple, pour les personnes assignées femmes à la naissance et/ou sous hormono­thérapie notamment, ou encore des maladies inflammatoires et traitements médicaux – mais surtout à des dynamiques sociales de genre. Ce sont les femmes qui sont les plus affectées par la chaleur parce qu’elles assument encore l’essentiel des responsabilités de soin envers les personnes qui sont le plus vulnérables au sein de le foyer. Elles ont ainsi tendance à prendre moins soin d’elles-mêmes pendant les périodes de chaleur. Pour reprendre la notion évoquée plus haut, on pourrait dire qu’elles ont moins de «capital de flexibilité» au sein du foyer.

On peut notamment voir une différence entre l’été et l’hiver. Face au froid, les solutions thermiques (gérer le système de chauffage, par exemple) sont surtout technologiques: pour cette raison, les hommes se les approprient beaucoup plus que les femmes. Face à la chaleur, cette dimension disparaît puisque les manières de réguler la température du logement consistent surtout à fermer les volets, aérer au bon moment, etc. Ces tâches plus basiques sont davantage délaissées par les hommes. En été, la responsabilité thermique repose ainsi beaucoup plus sur les femmes qu’en hiver.

Dans les grandes villes européennes, les dispositifs de logement d’urgence sont surtout pensés en fonction des problèmes de confort thermique en hiver pour ces personnes. Il y a donc beaucoup plus de places disponibles en hiver qu’en été, puisque les dispositifs d’urgence ne sont activés qu’en deçà d’une certaine température [ce qui fait déjà l’objet d’une forte critique dans le secteur du bas-seuil, ndlr].

À ma connaissance, aucune réflexion de grande ampleur n’existe encore sur la gravité de la situation en été [en-dehors de maraudes spécifiques, mais qui restent un dispositif très limité face à la situation, ndlr]. Pourtant, les personnes sans domicile fixe sont sujettes à un risque de stress thermique important pendant les périodes de chaleur – moins d’options pour se rafraîchir, pas d’espace refuge donc exposition nocturne au relâchement de la chaleur emmagasinée par le béton durant la journée, etc.

La chaleur est devenue, d’un seul coup, un sujet hyper important en Suisse. En 2018–2019, on commence à parler des îlots de chaleur urbains. En revanche, les inégalités face aux îlots de chaleur urbains apparaissent plus tard, je dirais plutôt autour de 2022 en Suisse – le sujet est apparu bien avant en France ou aux États-Unis par exemple. C’est donc une considération très récente, qui reste encore largement symbolique.

À Genève par exemple, le dernier Plan climat cantonal consacre une page à l’injustice climatique, mais l’approche reste uniquement distributive: il n’est pas question d’injustices sociales structurelles. Au contraire, la logique reste celle d’une vision de la ville comme machine de croissance néolibérale. Les investissements publics – comme la végétalisation – augmentent la valeur des biens fonciers à proximité. Créer de la fraîcheur ou améliorer les logements est ainsi devenu un catalyseur de la valorisation immobilière, et donc potentiellement de l’exclusion des habitant·es les plus vulnérables ou des quartiers populaires, alors même que ces projets de durabilité sont censés améliorer leur cadre de vie.

Il y a surtout une sur-individualisation de la responsabilité de la gestion de la canicule, comme on peut le voir sur les questions écologiques en général. La chaleur, comme le réchauffement climatique, est abordée comme un problème essentiellement quantitatif. Il y a là un paradoxe: la responsabilité est considérée à l’échelle individuelle, mais les souffrances individuelles de la chaleur – subies pour des raisons systémiques – ne sont pas reconnues, voire sont invisibilisées. C’est ce qui légitime la promotion de gestes individuels, que chacun·e aurait la responsabilité individuelle de mettre en œuvre. Pendant ce temps, aucune politique publique plus ambitieuse n’est mise en place [puisque cela nécessiterait notamment une critique structurelle du système immobilier et des inégalités qu’il reproduit, ndlr].

Propos recueillis par Antoine Dubiau