Triazole

Y a le feu au lac!

Quel est le rapport entre le parti communiste chinois, le Brésil, le lac Léman et le verre d’eau que ma copine Paola paiera bientôt deux fois plus cher à Nyon? La réponse porte le nom d’une grande multinationale installée en Suisse, actuellement en procédure avec nos institutions publiques. Une séquence qui devrait mobiliser largement l’opinion publique autour des pollutions industrielles de nos eaux.

Le site chimique de Syngenta à Monthey
Les rejets de 1,2,4-triazole dans le lac Léman provienent du site chimique de Syngenta à Monthey

Été 2025, les cantons de Vaud, Valais et Genève annoncent avoir identifié du 1,2,4-triazole dans les eaux du Léman, à des valeurs sept fois supérieures aux limites fixées par la loi. Son origine est alors rapidement identifiée comme émanant de l’usine de Syngenta sur le site industriel de Monthey. 

Suisse d’origine, Syngenta est le leader mondial de la production et commercialisation de pesticides. En 2017, elle est rachetée par l’entreprise étatique ChemChina. Le groupe maintient son siège social et ses activités en Suisse. Pourquoi? Sur son site Internet, Syngenta est claire: notre pays offre «un cadre réglementaire compétitif sur le plan international» pour la recherche et le commerce. En effet, la Suisse permet la production et l’exportation de pesticides vers des pays comme le Brésil ou l’Inde, et même de substances interdites en Europe.

Syngenta, c’est un chiffre d’affaires annuel de plus de 30 milliards de dollars, et des milliers d’emplois en Suisse. Une aubaine? Pour les défenseurs de la création d’emplois et de la croissance économique à tout prix, oui, même si cette posture s’assied sur la manière dont elles sont générées et sur leurs conséquences ici et ailleurs. Business as usual, donc. Mais à quel prix?

Dépollution coûteuse

Le Léman est le plus grand réservoir d’eau douce d’Europe. Si en Valais, l’eau aux robinets n’en dépend pas, ce n’est pas le cas dans les cantons de Vaud et Genève, ainsi qu’en France. Légalement, ce sont les organes de traitement des eaux dépendant des communes qui sont responsables d’une distribution conforme aux législations. C’est donc à elles d’investir pour traiter la pollution identifiée. 

Mais aucune solution de dépollution éprouvée n’existe. Les investissements nécessaires aujourd’hui pour chercher des solutions et adapter les infrastructures sont massifs, et coûteront plusieurs dizaines de millions de francs aux organismes concernés. Ce qui se répercutera sur les usager·es, comme à Nyon, où la Municipalité a déjà annoncé que le prix de l’eau potable allait plus que doubler.    

Dangereuses expérimentations

De plus, comme une substance polluante n’a de valeur légale que lorsqu’elle figure dans une loi, il n’y a théoriquement pas de compte à rendre tant que nos autorités ne la répertorient pas. C’est là que le cas de Monthey devrait nous préoccuper, parce qu’il s’agit du site dans lequel les «nouveautés» de la multinationale sont créées puis produites à échelle industrielle pour le marché international. 

Qui dit nouveauté chimique pourrait aussi dire inconnue dans nos législations. Quelles garanties avons-nous de ne pas retrouver une nouvelle substance polluante d’ici quelques années, sans solution de dépollution ni d’études certifiant qu’elle serait inoffensive pour la santé? Aucune.

Bloquages judiciaires

Pour appliquer le principe du pollueur-payeur, il faut que les organes lésés entreprennent des démarches. C’est ce qu’a entrepris la commune de Lausanne avec plus d’une centaine d’organismes vaudois. Mais Syngenta a fait recours afin de bloquer l’accès au dossier. Si le Conseil d’État valaisan lui a donné tort en déboutant ce recours cet été, la multinationale en a déposé un nouveau!

Pourquoi tant d’acharnement? L’entreprise ne souhaite pas que des informations délicates puissent être transmises à des tiers, invoquant le secret des affaires. Nous l’avons vu, le business des pesticides est très lucratif. Alors, de quoi les entreprises sont-elles protégées par nos lois liées au secret d’affaire? De la concurrence? Ou de potentielles règlementations qui viserait à rendre leurs activités compatibles avec les limites environnementales et les droits et besoins fondamentaux des gens?

Parce qu’il est d’intérêt public que nous sachions comment nous préparer au traitement d’eaux pouvant contenir des substances dont seuls les industriels ont connaissance. Afin de protéger la santé de la population et l’écosystème du Léman. Au-delà des coûts financiers, c’est aussi en termes de justice environnementale que nous devons envisager cette séquence. Celle-ci interroge aussi notre système de gouvernance, peu adapté à la défense d’un bien commun à plusieurs pays, cantons et communes.

Aujourd’hui, si les autorités affirment que cette pollution ne présente aucun risque pour la santé, elles ne disent rien de potentiels effets-cocktail, ni des conséquences sur la biodiversité du lac. 

Riposte citoyenne

Dans le cas de pollutions au mercure en Valais révélées il y a dix ans, c’est grâce à l’organisation des riverain·es et la mobilisation de l’opinion publique que la multinationale Lonza a finalement débloqué des moyens pour participer à la dépollution. 

Qu’en sera-t-il demain pour le Léman? Une première réponse pourrait se dessiner le 3 octobre, dans le cadre de l’appel à mobilisation internationale «Stop pesticides» lancé par Les Soulèvements de la Terre, auquel nous répondrons en Suisse, tant à Bâle qu’à Monthey.

Elodie Lopez