France
Pas question de tourner la page
L’édition indépendante francophone traverse une crise qui menace de nombreuses petites maisons engagées dans la critique sociale. Les difficultés de la distribution révèlent leur fragilité face à la concentration croissante du secteur.

Le secteur français du livre présente une vraie particularité: une multitude d’éditeurs indépendants y ont toute leur place, aux côtés de mastodontes détenus par des milliardaires. Le constat se vérifie dans tous les styles littéraires, mais plus encore en matière de critique sociale. Une myriade de petites maisons font ainsi vivre des textes anticapitalistes, féministes, antiracistes ou encore écologistes.
Souvent portés par beaucoup de travail bénévole, voire quelques salarié·es pour les plus grands d’entre eux, ces éditeurs indépendants jouent un rôle fondamental dans la vitalisation de la réflexion critique en France, et plus largement dans l’espace francophone, notamment en Suisse romande.
La chaîne du livre
Derrière chaque ouvrage publié se trouve un ensemble d’activités qui permet sa production et sa circulation. Cette «chaîne du livre» ne se réduit pas aux auteur·ices des textes et à leurs éditeur·ices. Après avoir préparé le texte et organisé son impression, la maison d’édition confie généralement sa commercialisation à d’autres acteurs: un diffuseur présente les livres aux librairies et recueille leurs commandes, tandis qu’un distributeur les stocke et les achemine jusqu’aux points de vente – les librairies.
Pour les petits éditeurs, cette structure permet de faire circuler leurs livres à grande échelle sans disposer eux-mêmes des moyens logistiques nécessaires. Cela signifie toutefois qu’ils dépendent aussi d’autres entreprises pour atteindre leur public.
Un maillon qui craque
Jusqu’à récemment, de nombreuses maisons d’édition françaises, indépendantes et spécialisées dans la critique sociale, étaient diffusées par Hobo et distribuées par Makassar. Ce tandem avait permis depuis les années 2010 le développement de tout un écosystème éditorial alternatif.
Au début de l’été, une mauvaise nouvelle est tombée: Makassar est au bord de la faillite. Les signes de fragilité s’accumulaient depuis quelque temps déjà, avec des retards de livraison puis, plus récemment, des liquidités qui n’étaient plus reversées aux maisons d’édition. Plusieurs événements ont précipité la crise: une cyberattaque en 2024, le ralentissement du marché du livre et les difficultés financières de plusieurs grandes librairies clientes de Makassar.
Pour les quelque 200 maisons d’édition concernées, il n’y a donc pas de totale surprise, mais la nouvelle est difficile à digérer. Beaucoup fonctionnent déjà avec des trésoreries réduites, tandis que certaines n’ont plus reçu, depuis plusieurs mois déjà, les recettes correspondant à leurs livres vendus en librairie. Dans ces conditions, une partie d’entre elles redoutent de devoir arrêter leurs activités, ce qui grèverait fortement le dynamisme de la production intellectuelle critique en français.
Une indépendance sous dépendance
La crise actuelle dépasse toutefois largement le cas d’un distributeur en difficulté. Elle révèle une contradiction plus profonde de l’édition indépendante: si les petites maisons disposent d’une grande autonomie dans le choix des ouvrages qu’elles publient, elles ne maîtrisent qu’une partie des conditions matérielles permettant à ces textes de circuler. Leur indépendance éditoriale repose ainsi sur une forte dépendance économique envers les autres maillons de la chaîne du livre.
En proie à la crise, le secteur du livre connaît parallèlement un important mouvement de concentration, qu’une partie des maisons d’édition actuellement menacées avait dénoncé dans un volume collectif intitulé Déborder Bolloré, publié en 2025. Celui-ci ne touche pas seulement les maisons d’édition, mais aussi la diffusion et surtout la distribution, une activité particulièrement gourmande en capitaux puisqu’elle nécessite entrepôts, machines, logiciels et infrastructures logistiques. Les petites maisons d’édition indépendantes restent donc nombreuses, mais dépendent de plus en plus d’un nombre limité d’acteurs pour faire circuler leurs livres.
Soutiens d’urgence
Face à cette situation, les éditeurs concernés ont dû trouver des solutions. Il leur a d’abord fallu récupérer leurs stocks, trouver de nouveaux distributeurs et surtout obtenir rapidement des liquidités. Plusieurs ont ainsi lancé des cagnottes et organisé des ventes directes aux particulier·es comme aux librairies. Malgré l’importance de ce soutien, ces solutions ne sont que temporaires.
Bien que les circuits de distribution soient différents en Suisse, la situation critique de l’édition indépendante française nous concerne directement. Une part importante des ouvrages de critique sociale disponibles en Suisse romande est publiée par ces petites maisons françaises. Leur fragilisation menace donc aussi la diversité éditoriale à laquelle nous avons accès. Les soutenir depuis la Suisse est plus que jamais nécessaire.
Antoine Dubiau