Culture en lutte pour l’été

Un roman, deux essais, un recueil de poésie, un podcast, des documentaires et deux films, un magazine, pour occuper vos vacances – si vous en avez.

Image de la série “Pour un sou” de Zerocalcare
Image de la série “Pour un sou” de Zerocalcare


T’écrire est difficile

«Cette colère héréditaire qui pousse les hommes de ta famille vers une violence démesurée reste incompréhensible. Tu serais bien incapable de faire du mal à une mouche – tu préfères les regarder voler. Et pourtant.»

Dans son premier roman, Le lit au roi, l’écrivaine franco–néerlandaise Lou van Nijen confie le récit intime d’une enfance morcelée entre Genève, la France et les Pays-Bas, dans lequel elle s’adresse directement à son père et décortique de manière délicate la complexité de leur relation, à la fois fusionnelle et traumatisante. Quand elle le croise par hasard des années plus tard, alors que leur lien s’est peu à peu détérioré, écrire devient alors une urgence et un exutoire. 

L’autrice nous offre une fine observation des détails pour une autofiction sensorielle autour de la bipolarité. Au fur et à mesure que la mémoire affleure, par bribes que le·la lecteur·ice devra recomposer, les langues se délient et la vérité se heurte aux blessures du passé. 

Lou van Nijen sera présente au Livre sur les Quais en septembre pour des dédicaces. IA

Couverture du livre de Lou van Nijen, “Le lit au roi”

Lou van Nijen, Le lit au roi, Lausanne, La Veilleuse, parution le 13 août 2026

Et Dieu dans tout ça?

En mai 2025, le jeune reporter Serge Hastom s’engage dans une folle et courageuse aventure: partir en autostop sur les routes de Palestine et d’Israël – en fait un enchevêtrement de colonies israéliennes et de villages palestiniens encerclés – pour rencontrer les habitant·es de cette région ravagée par le colonialisme et la guerre. 

Sous les gazons verts, les terrains de tennis et de golf et les belles baraques des colonies israéliennes, il y a les ruines de villages palestiniens. Et tout proche de ce luxe, une mosquée, des rues défoncées qui ne mènent nulle part et des gens désespérés. 

L’écrivain en voyage est bien accueilli. Tant les occupant·es que les dominé·es lui ouvrent leur foyer et leur cœur. Des colons lui disent des horreurs avec un grand sourire d’hospitalité, dans le bruit des bombes sur Gaza. Des Palestinien·nes partagent leurs olives et leur humour du désespoir… 

Une découverte passionnante de la complexité des humain·es et des territoires. Un chemin vers la paix, la démocratie et l’égalité pourrait-il se tracer, lentement et fastidieusement? MB

Les mauvais temps nouveaux

Olivier Neveux, directeur de la revue Théâtre/Public, poursuit sa réflexion, déjà abordée dans Contre le théâtre politique (2019), sur la capacité (dérisoire, fragile, grandiose ou manquée) du théâtre à agir sur le réel. 

Revenir au dramaturge Bertolt Brecht (1898–1956) «à partir des enjeux politiques contemporains qui se posent au théâtre», voilà l’objet de l’ouvrage. Brecht a créé pendant la montée du fascisme, sous sa domination et après la chute du IIIe Reich. Il a créé pour convaincre, pour générer l’indignation, la révolte des spectateur·ices, mais aussi des militant·es révolutionnaires. Il a créé des «exercices d’assouplissement destinés à ces sortes d’athlètes de l’esprit que doivent être les bons dialecticiens»

Mais aujourd’hui, les pièces de Brecht peuvent elles aussi parfois être assimilées par la grande messe du théâtre subventionné qui, à coup d’autoglorification compassionnelle, participe, surtout, à éloigner les premier·es concernées de… la politique.

Alors, reprenons Brecht. Mais en dialecticien, avec cette même attitude que le philosophe dans L’Achat du cuivre lorsqu’on lui demande ce que ferait un marxiste: «il présenterait le cas comme un cas historique dont les causes sont issues de l’époque et dont les conséquences agissent sur l’époque». LV

Qui a peur de l’art populaire?

Le recueil de poèmes de Pier Paolo Pasolini (1922–1975) Les Cendres de Gramsci fut un événement lors de sa publication en 1957. Les pometti interrogent la relation des mouvements révolutionnaires à l’art populaire. L’auteur y critique le rapport des communistes italiens à cette culture qu’ils mystifient, parlant du «peuple» sans que celui ne s’exprime jamais. 

Proposant de lui donner une voix, Pasolini explore les failles et les contradictions de la société italienne d’après-guerre. Il observe «la cireuse flammette fasciste» défaite mais non vaincue; à travers Le chant populaire, la participation à l’histoire d’un peuple sans mémoire; ou encore, dans son dialogue avec la tombe de Gramsci, l’ambiguïté entre la volonté d’appartenir au peuple tout en identifiant son «propre mal, bourgeois», qui le fait aimer et haïr le monde.

Intellectuel transgressif et homosexuel déclaré, exclu du Parti communiste italien, Pasolini, au-delà des réflexions sur la fragmentation des classes populaires et la volatilité du «peuple», tend un miroir à nos mouvements révolutionnaires.  TC

Philosophes résistants

Dans cette période où on se sent tellement impuissant·es, où le fait de militer est dénigré et ridiculisé, il fait bon de trouver compilées plusieurs réflexions sur la résistance et exemples sur la manière de résister. C’est ce que propose le hors-série de printemps 2026 du magazine Philosophies. Quatre chapitres structurent cette centaine de pages, évidemment incomplètes, mais qui donnent envie de creuser la réflexion :

  • Qu’aurais-je fait? Ce qui amène évidemment à la question: Et comment pourrais-je m’engager maintenant?
  • Faut-il avoir une pensée politique pour résister?
  • Peut-on résister seul?
  • Peut-on résister sans violence?

Parmi la cinquantaine de philosophes brièvement présentés, citons Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui auraient tellement voulu s’engager dans la Résistance durant l’Occupation, mais qui en fait ont écrit et publié leurs plus grands ouvrages durant cette période, Simone Weil, que Thomas Hirschhorn a rendu populaire au Pavillon Sicli à Genève durant trois mois, mais trop radicale et surtout trop solitaire, elle n’a pas pu vraiment agir comme elle le rêvait.

Frantz Fanon, maître à penser et modèle des anti-colonialistes, Gérard Rabinovitch, sur la question tellement actuelle: qu’est-ce qui distingue la résistance de ce que la presse et l’opinion publique appellent le terrorisme? MB

Génération MLF

Autre plaisir d’été que la lecture: l’écoute de podcasts, sans même l’effort de tourner les pages… Une série qui vient de sortir va vous plonger au cœur d’une insurrection genevoise qui a tout changé: dans les années 1970, les femmes du MLF ont défié l’État, les médecins et les normes étouffantes de l’époque, avec audace, toupet et désobéissance civile!

Entre l’utopie des communes de femmes et la révolution intime des groupes de conscience, cette série révèle comment le privé est devenu une force politique collective.

Témoignages rares et archives sonores composent un récit vibrant à 16 voix, mêlés de rires et de chants, qui nous rappelle combien nous sommes les héritières de ces femmes qui ont osé inventer leur liberté.

En 2026, ces femmes sont restées militantes et copines, on sent toujours vibrer leur complicité et leur sororité. D’ailleurs vous les connaissez sûrement! Allez les rencontrer… MB

christianisme révolutionnaire

En Amérique latine, un vaste courant social appelé «théologie de la libération» a émergé au début des années 1960. Ce mouvement comprenait des secteurs significatifs de l’Église, des mouvements religieux laïcs, des interventions pastorales à base populaire et des communautés ecclésiastiques de base. Une nouvelle lecture de la Bible, tournée notamment vers des passages comme l’Exode – paradigme de la lutte de libération d’un peuple asservi – fonde un implacable réquisitoire moral et social contre le capitalisme. Une chose est claire, nous ne pouvons pas comprendre la révolution Nicaraguayenne, l’Unité populaire sous Allende, l’émergence de Lula, le Mouvement Sans Terre… sans l’apport de ces chrétiens en lutte. 

Le long-métrage documentaire passionnant de François-Xavier Drouet est une somme sur ce qu’on devrait baptiser le christianisme pour la libération. Il vient de sortir en DVD avec en bonus, deux longs entretiens exclusifs, notamment avec Michael Löwy, auteur de La lutte des dieux, ouvrage de référence sur le sujet. JT

disco Décade

12 juillet 1979. Dans un stade de baseball de Chicago, 50000 personnes prennent d’assaut la pelouse après l’explosion orchestrée d’une benne contenant des disques de musique disco. Les images de cette Disco demolition night se retrouvent dans plusieurs documentaires proposés par arte dans son programme «Summer of disco». Car cet événement conclut une décennie marquée par ce style musical issu de plusieurs courants de musique afro-étasunienne (funk et gospel radicalisés par un rythme 4/4 en gros). Ses débuts dans des soirées gay à New York, peu après les émeutes de Stonewall, dans un contexte de crise économique sont bien documentés dans l’émouvant et assez complet La revanche du disco (à voir en premier, contrairement à ce que le titre suggère). 

Plusieurs documentaires du programme traitent de divers aspects, mais la trame générale est celle de la très rapide marchandisation de ce mouvement, dont le film Saturday Night Fever (à revoir) et les scies de sa BO des Bee Gees ne sont même pas l’apogée. 

En bonus, la série de petites vignettes animées Music Queer (pas toutes disco) pour réviser vos classiques. NW

On ne baisse pas les bras

L’auteur de BD Zerocalcare (Kobané Calling, La Prophétie du tatou) sort une troisième mini-série sur Netflix. À découper suivant les pointillées (2021) racontait son histoire personnelle. Ce monde ne m’aura pas (2023) partait du personnel pour traiter de questions plus politiques (les luttes antifa à Rome). Dans Pour un sou, le personnel et le politique sont empreints d’une grande mélancolie venant interroger ce qu’il reste de la jeunesse de l’auteur mais aussi de ses révoltes passées. La course d’un groupe d’ami·exs en proie à une dette impossible à rembourser à la plus terrible des mafias de Rebibba devient le prétexte pour confronter une bande de quarantenaires à leur sentiment, très générationnel, de vaincu·exs de l’histoire. 

Mais chez Zerocalcare on ne baisse pas facilement les bras. À l’image de Secco, le meilleur ami et papa-antifa qui lâche «il n’y a rien qui ne puisse pas être résolu par un coup de boule» après avoir démoli le boss des mafieux. Zé, alter ego de l’auteur dont on suit le parcours, ne lâche rien non plus. 

Comme dans les premières deux séries, on découvre un personnage qui passe sa vie à tout faire pour que rien n’aille de travers en essayant de se tenir loin des problèmes mais qui finit toujours, par amitié, par se faire emporter dans des galères monstrueuses. LV

Horreur liminale

Légende horrifique née sur internet, les backrooms sont un monde liminal accolé au nôtre, immense, vide, itératif. On y accède en traversant le réel, par des failles. 

Dans le film Backrooms, adaptation d’une websérie par son auteur Kane Parsons (21 ans), le passage se situe au sous-sol d’un magasin de meuble sur le déclin. Si l’action se déroule dans les années 1980, dans un contexte de crise, la manière dont le réalisateur donne vie aux backrooms dresse un parallèle direct avec la culture internet dont le mème originel est issu, faite de répétitions infinies, de reprises déformantes, d’aberrations nourries par nos soins – volontairement ou non.

Dans un monde globalisé, ultra-connecté et donc toujours habité, les backrooms évoquent l’étrangeté en détournant des espaces, soudainement vides. Kane Parsons et son équipe déforment bureaux, piscines, magasins ou ruelles, pour y faire déambuler des individus aliénés et sommés de se réaliser à travers lui. L’isolement total les confronte à leurs échecs dans un monde qui attend d’eux d’être performants.

Backrooms égratigne un mythe en célébrant la création collective d’une certaine culture web. TC

Gore la famille

Evil Dead Burn est le dernier film en date de la saga horrifique du même (presque) nom. Une séquence peut résumer la combinaison réussie de gore et de comique du film. Dans une maison familiale en ruine, Alice (Souheila Yacoub) se bat contre Polly, sa belle-grand-mère (Maude Davey) transformée en zombie. Cette dernière tente de pousser la tête d’Alice dans une scie électrique. Dans un sursaut de répit, Alice parvient à attraper les lanières du monte-escalier de Polly, la ligote, appuie sur le bouton. Plan large sur la zombie/mamie qui descend, lentement, furieuse. Alice soupire.

Tous les éléments sont posés pour que le dispositif d’Evil Dead Burn fonctionne. On place le récit dans un lieu significatif qui produira ses personnages particuliers. Ici une maison bourgeoise décrépie et les générations qui y habitent. On joue avec ce qui est disposé pour produire l’action et surtout le comique de la scène. On vainc la mamie/zombie grâce à un objet incongru, anodin et pourtant qui lui est propre: son déambulateur. Ajoutez à cela la toxicité familiale en toile de fond. Le tout saupoudré d’un gore (vraiment) poussé à fond, typique de la série. Vous aurez le comique d’Evil Dead Burn. LM