Non au diktat carbo-carniste

Le 27 septembre, les citoyennes se prononceront sur l’initiative «Pour une alimentation sûre» qui veut atténuer les dégâts provoqués par l’élevage. solidaritéS appelle à accepter un texte vital dans le contexte d’accélération du dérèglement climatique.

Des vaches nourries au fourrage
En suisse, 60% des terres arables servent à la culture de fourrage pour animaux

La précédente initiative du comité à l’origine de l’initiative sur l’alimentation, «Pour une eau potable propre», avait été rejetée à 60%, alors qu’elle avait le soutien du PS et des Vert·es. Aucun parti gouvernemental ne soutient celle qui sera soumise le 27 septembre ; les Vert·es laissent la liberté de vote, tout en comptant une représentante au Comité de la coalition des opposant·es. La virulence de la campagne de 2021 aurait-elle fait renoncer certain·es à s’opposer aux lobbys de l’agro-industrie? 

Pollutions agricoles

L’initiative comporte plusieurs volets liés à la production agricole. Ses propositions apportent quelques réponses – limitées évidemment sur la forme d’addendums à la Constitution – à la catastrophe climatique qui s’accélère. Le texte «Pour une alimentation sûre» demande par exemple que la Confédération n’autorise plus le dépassement des valeurs établies par… l’Office fédéral de l’environnement pour les composés azotés (ammoniac, nitrates, oxydes d’azote). Ces composants émis en excès par l’agriculture et l’élevage sont très nocifs. Ils mettent en danger la santé, l’environnement (sols, eaux, biodiversité) et le climat.

Un alinéa du texte de l’initiative veut préserver les sources d’eau potable. La multiplication des alertes sanitaires concernant les pollutions aux PFAS ou aux résidus de pesticides, ou la sécheresse record de l’été 2026, rendent ce texte vital.

Auto-approvisionnement

Alors que l’initiative propose un éventail de propositions toutes sensées et plus nécessaires que jamais, le débat se focalise sur un prétendu «diktat végan» qu’impliquerait l’adoption du texte. C’est évidemment très inexact, pour rester poli.

Le cœur de la proposition con­cer­ne bien l’élevage et ses conséquences déjà mentionnées, en y ajoutant l’objectif d’un auto-­approvisionnement alimentaire à 70%. Car, comme le démontrent plusieurs études, la façon la plus directe et efficace pour augmenter ce taux d’auto-approvisionnement du pays passe par une réaffectation des surfaces agricoles actuellement dédiées à l’élevage et à la production fourragère.

Aujourd’hui, 60% des terres arables du pays sont consacrées à la production d’aliments pour animaux. Et ce n’est pas suffisant pour combler leur appétit génétiquement augmenté. Pour les nourrir, il faut en plus importer la production étrangère produite sur une surface d’environ 2500 km2 – équivalent à ¼ de la surface cultivée en Suisse. En contrepartie directe, l’agriculture suisse ne produit que 35% des besoins en matière de denrées végétales à destination humaine, pour un taux total d’auto-approvisionnement de 46 petits pourcents. 

Relocaliser la production est indispensable dans une période d’instabilité géopolitique grandissante, en partie conséquence d’un dérèglement climatique augmentant les risques de pénuries et de famines.

Une étude publiée dans la revue Recherche agronomique suisse démontre qu’on pourrait atteindre un taux d’auto-approvisionnement de 100%. Mais cet objectif nécessiterait de diminuer la production d’aliments d’origine animale, car «cultiver des aliments pour les animaux permet de nourrir beaucoup moins de personnes sur la même superficie»

Mais même cette étude n’envisage pas un passage à une alimentation 100% végétale. On est loin du «diktat végane» brandi par les opposant·es à l’initiative. Dont une partie semble craindre les «juges étrangers», mais s’accommoder des latifundaires des antipodes (ou d’une Suisse où vivent – brièvement – 16 millions d’animaux «de rente»). 

Effet de serre

L’objectif d’auto-approvisionnement est également essentiel pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Selon la Confédération elle-même, le principal potentiel de réduction des émissions de GES dans l’agriculture provient d’une «adaptation des modes de consommation et de production», un euphémisme – symptomatique – pour parler de végétalisation de l’alimentation. L’agriculture générait 14,2% des émissions nationales de gaz à effet de serre en 2018, avec une part attribuée à la production animale d’environ 85%. 

Mais que les effarouché·es du «diktat végane» se rassurent, là aussi. Dans sa «Stratégie climatique à long terme de la Suisse» (2021), la Confédération prévoit que «la production agricole intérieure continuera d’émettre en 2050 près de 4,1 millions de tonnes d’équivalent-CO₂». Autrement dit, du fait que, comme le pose le même document, «en Suisse, l’élevage est une activité de grande importance», diminuer la consommation d’aliments d’origine animale serait tout simplement une impossibilité conceptuelle.

Pourtant, la place qu’occupent aujourd’hui les produits d’origine animale dans notre alimentation n’a rien d’immuable: elle résulte aussi de choix politiques et économiques réalisés sur le temps long. Le soutien de l’État à cette industrie s’élève par exemple à 2,7 milliards de francs par année.

Au-delà, l’exploitation des animaux non-humains participe d’un système de domination qui détruit d’un même mouvement les humain·es et la nature. Et oui: lutter contre nécessite en effet d’envisager une dictature du prolétariat… végane.

Niels Wehrspann