Crise climatique contre reproduction de la vie
Cette année, l’Europe centrale a déjà connu trois canicules responsables d’environ 10000 décès excédentaires selon l’OMS. Elles n’ont pas seulement impacté les activités productives. Elles ont aussi fait peser une pression énorme sur les capacités de repos et de reproduction de la force de travail, révélant une contradiction du capital.

Le capitalisme, responsable de la crise climatique actuelle, menace nos capacités à reproduire notre force de travail, pourtant indispensable à son existence.
D’abord, la chaleur brise les corps sur les lieux de travail. En aigu: coups de chaleur, accidents de travail, épuisement physique et psychique, décompensation de maladie chroniques. Sur le long terme, l’exposition à la chaleur est associée au développement de pathologies spécifiques.
Ensuite, la récupération est impactée: comment se reposer lorsque les heures de sommeil sont diminuées et qu’on étouffe dans les transports puis dans son logement?
Enfin, la canicule n’épargne pas le travail reproductif, comme le révèlent des témoignages de températures extrêmes mesurées dans les salles de classe, les garderies ou les EMS. Conséquence: l’affluence est fortement augmentée dans les hôpitaux, où les températures excèdent parfois 35°C. Le désinvestissement dans les services et les infrastructures publiques, caractéristique du néolibéralisme, les a rendus d’autant plus vulnérables aux évènements climatiques extrêmes. Leur fonctionnement quotidien est mis en péril.
Cette double dynamique ne touche évidemment pas tout le monde de la même façon. Les classes populaires, les personnes précaires et vulnérables en font particulièrement les frais, accentuant les effets d’inégalités d’accès au maintien de la vie. En effet, celles-ci sont surreprésentées dans les professions les plus exposées et pénibles, au sein des logements les plus invivables (sans compter les personnes sans-abris) mais aussi exposées au racisme environnemental, comme en témoignent les conditions de vie insoutenables des voyageur·ses en période caniculaire.
La crise climatique et la crise de la reproduction sociale entrent donc en synergie: d’une part la canicule impacte les corps et les possibilités de récupération des travailleureuses. D’autre part, elle met en péril la capacité des services publics à assurer leur mission et plus largement la réalisation du travail reproductif. La reproduction de la force de travail, notamment intergénérationnelle s’en trouve menacée. Or sans elle, le capitalisme ne peut pas survivre.
Une contradiction indépassable?
Toute proportion égale par ailleurs, cette contradiction traverse l’histoire du capitalisme. Par exemple, en Europe lors du passage de l’industrie légère à l’industrie lourde, les conditions de travail étaient extrêmement pénibles, menaçant la capacité de la classe ouvrière à se reproduire, donc la perpétuation du capitalisme industriel. Les luttes pour la diminution de la journée de travail ou la limitation du travail des enfants ont participé en partie à résoudre cette contradiction.
Une autre stratégie a été l’imposition par la bourgeoisie du modèle de la ménagère à temps plein, chargée de reproduire la force de travail de son époux, par un double processus: économique (élévation du salaire ouvrier, interdiction des femmes dans les usines) et normatif (l’extension aux femmes prolétaires de la vertu féminine bourgeoise par les institutions du biopouvoir). C’est ce travail reproductif qui a été finalement marchandisé par la classe capitaliste dans sa période néolibérale.
La crise actuelle, marquée par un capitalisme cannibale et suffocant, menaçant ses conditions d’existence et les nôtres, ressemble de plus en plus à un emballement terminal. Le creusement des inégalités et la montée de l’extrême droite rend les possibilités d’un pas de côté progressiste de la classe capitaliste pour préserver la force de travail des travailleureuses peu probable. On peut néanmoins lui faire confiance pour trouver des moyens de résoudre temporairement cette contradiction. Les hypothèses possibles dépassent le cadre de cet article mais n’annoncent rien de bon.
La centralité du travail reproductif: un enjeu stratégique
Ces exemples et cet été caniculaire nous montrent que le travail reproductif est un rouage central de dépassement des contradictions du capitalisme, fonctionnant dialectiquement comme une variable d’ajustement, un nouvel espace de marchandisation et d’exploitation, mais aussi comme un espace de lutte des classes menant à des avancées pour les travailleureuses. C’est dans cet espace que nous devons nous infiltrer pour faire vaciller les fondations du capitalisme: parce qu’il ouvre des possibilités de front large, démultiplie les espaces de lutte et qu’il permet de penser l’horizon d’une «vie bonne» pour touxtes, basée sur l’égalité de l’accès à la vie.
Il est temps de construire des fronts de mobilisations qui permettent aux usager·es des services publics et aux travailleureuses de s’organiser collectivement pour s’approprier et démarchandiser les activités de reproduction et les protéger des conséquences de la crise climatique
Gaara