“Uniformes”: comprendre n’est pas excuser, et pourtant…

On accuse fréquemment la sociologie d’excuser les individus en expliquant certaines actions par des mécanismes sociaux. Uniformes, la nouvelle mini-série co-produite par la RTS, peut se lire comment une tentative «sociologisante» d’expliquer ce qui mène une équipe de police à un drame – mais sans faire l’effort de comprendre. 

Image de la série “Uniformes”
L’émotion n’explique rien. Anna Pieri Zuercher et Thibaut Evrard dans la série “Uniformes”.

Le récit déroule une enquête de l’Inspection générale des services (IGS), la police des polices genevoises, après qu’un agent se soit fait tirer dessus lors d’une intervention pour un féminicide. Les six épisodes reviennent sur les erreurs commises par chaque membre de l’équipe, erreurs qui ont coûté la vie à une femme et plongé un agent dans le coma. 

Esprit de corps

Si le premier épisode convainc, le soufflé tombe rapidement: les erreurs des agents et leur concertation pour se couvrir ne font l’objet d’aucune critique. Par exemple, l’esprit de corps de l’équipe, qui se concerte pour mentir à l’IGS, est présenté comme un mécanisme de défense face au manque de reconnaissance du métier et la persécution dont ils et elles sont victimes par l’inspectrice. Tout est renvoyé au parcours dramatique de chaque policier·e, sans que les erreurs et violences commises ne fassent jamais système. 

Dans ce commissariat, personne n’est raciste ou sexiste, personne ne tire profit des avantages de sa fonction. Il n’y a que des individus avec des parcours dramatiques, fatigués par la vie.

En ce sens, l’explication donnée aux «blagues» ou aux menaces contre des prévenus correspond à celle de l’avocat des policiers lausannois, poursuivis pour leurs propos racistes et sexistes tenus dans un groupe Whatsapp. La fatigue ou le sentiment d’abandon expliquent les «erreurs», sans jamais mettre en cause l’institution policière. 

Hors sol

En évitant soigneusement d’aborder frontalement la question des violences policières, pourtant très actuelle, la série fait comme si la vraie police genevoise n’existait pas. Il n’est jamais question des affaires pour viol avec séquestration ou coups de feu après une soirée alcoolisée, ni de la mort de trois détenu·es en cellule entre 2024 et 2025 ou du meurtre de Djohar Batashev le 13 mai 2025 – un jeune homme tchétchène en détresse psychologique abattu par la police dans le quartier des Pâquis. 

Les rares ponts avec le réel sont soit peu développés, soit offensants. Par exemple, lors d’un interrogatoire au poste, une personne toxicodépendante déclare que son dealer s’appelle Mike, qu’«ils s’appellent tous Mike». Comment ne pas y voir un lien Mike Ben Peter, tué par un policier lausannois à la suite d’un plaquage ventral lors d’une interpellation pour soupçon de trafic de drogue?

Uniformes s’ajoute donc aux nombreuses séries faisant le service après-vente de la police, en évitant de questionner la culture policière, qui incite au soupçon permanent, au renforcement d’un esprit de corps et à la banalisation des violences. Alors pour une fois, écoutez la police: circulez, il n’y a rien à voir.

Timothée Chételat