Le mouvement ouvrier face à l’extrême droite, hier et aujourd’hui

Les prochains Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier portent sur la manière dont la gauche politique et syndicale a lutté contre l’extrême droite, une thématique qui interroge en creux notre opposition à l’énième initiative de l’UDC. Entretien avec Charles Heimberg, membre du comité de l’association éditrice et l’un des coordinateurs du numéro.

Manifestation contre le statut de saisonnier, Neuchâtel, 24 novembre 1990.
Manifestation contre le statut de saisonnier, Neuchâtel, 24 novembre 1990.

Nous vivons une période inquiétante de droitisation souvent extrême et d’affirmation générale d’un national-obscurantisme. En tant qu’historien, je considère que s’interroger sur le retour du passé est toujours légitime, mais que la simple affirmation de sa répétition n’est pas pertinente. 

Le fascisme et ses conséquences funestes peuvent revenir, mais ce qui arrive aujourd’hui est aussi quelque chose d’inédit et ce qu’il en adviendra est incertain. Il nous faut donc savoir le désigner et le conceptualiser, surtout face aux euphémismes dominants qui nous brouillent l’esprit, comme la notion de «populisme». L’extrême droite italienne est qualifiée en Italie de «centre gauche». L’UDC de parti agrarien, nationaliste, populiste, mais jamais d’extrême droite, alors qu’elle est un parti gouvernemental d’extrême droite. 

L’initiative «Pas de Suisse à 10 Millions» de l’UDC est l’énième d’une longue liste d’initiatives promulguées par l’extrême droite pour stigmatiser et bannir les non-Suisses

Examiner l’histoire des toutes premières initiatives montre en effet des organisations syndicales enclines à une défense chauvine des seuls intérêts des salarié·es suisses contre des immigré·es qui ne seraient là que provisoirement, comme variable d’ajustement de l’économie et vecteurs d’une pression négative sur les salaires. Il n’y avait alors, dans ces directions syndicales, qu’une mince feuille de papier entre ce conservatisme national et corporatiste et le racisme discriminatoire et xénophobe porté par ces campagnes. Mais cette période des années 1970 a aussi et surtout été celle de la contestation de ce conservatisme syndical et de l’amorce d’une évolution vers une posture plus solidaire.

Dès les années 1990, la traditionnelle UDC conservatrice et agrarienne est devenue un parti d’extrême droite sous l’impulsion de son aire zurichoise blochérienne, défendant avec virulence une forme d’isolationnisme chauvin. Elle a multiplié les campagnes outrancières et a fini par imposer son agenda politique en essaimant ses préjugés de haine.

Elle est devenue le premier parti du pays et s’inscrit aujourd’hui parfaitement dans le national-obscurantisme ambiant qui menace la planète. Or, les médias, les partis les plus représentatifs, dont le PSS, et même dans une certaine mesure les sciences sociales, rechignent à désigner cette UDC comme d’extrême droite. Pire encore, à force d’en faire un parti comme les autres, de banaliser la gravité de son racisme et de sa mise à distance du droit international, elle se trouve sans cesse renforcée et peut déployer sans vergogne sa démagogie et ses tromperies.

La dénonciation d’une «initiative du chaos» me paraît insuffisante, voire périlleuse. Cela ne dit pas assez que cette initiative est d’abord raciste, xénophobe et discriminatoire; qu’elle s’en prend prioritairement aux plus précaires; qu’elle veut rétablir le principe inique du statut de saisonnier et l’entrave au regroupement familial.

La logique du thème du chaos suggère des effets pervers d’une mauvaise solution à de prétendus vrais problèmes. Mais ceux-ci, comme l’invocation manipulatoire de la «durabilité», ne sont que de la poudre aux yeux. Ils sont hors-sujet. Ce n’est pas une initiative de mauvaises solutions, ce n’est au fond qu’une initiative d’exclusion.

Propos recueillis par Anouk Essyad