Resserrer les rangs

Cette année, l’Université de printemps de solidaritéS a pour ambition de défricher quelques-uns des «angles morts» de la gauche radicale.

Cette expression recouvre deux types de limites dans les manières courantes d’analyser le capitalisme et de s’organiser collectivement pour le combattre.

Des membres de solidaritéS lors d'un atelier de l'Université de printemps
Université de Printemps de solidaritéS 2025
Franziska Meinherz

Tout d’abord, la gauche radicale doit reconstruire son sujet politique. Historiquement, la représentation du prolétaire promue par le mouvement socialiste était un homme travaillant à l’usine, blanc, père de famille et en quête de respectabilité politique pour se faire une place au sein des institutions bourgeoises. Aussi porteuse qu’ait pu être cette figure ouvrière, elle ne correspond plus à la composition du prolétariat aujourd’hui – et elle n’y a d’ailleurs jamais correspondu. Comme l’a montré Nancy Fraser, le capitalisme n’est pas qu’un mode de production opposant capitalistes et travailleur·ses: la sphère productive repose sur des «frontières» sociales (reproduction domestique de la force de travail, expropriation des terres et des corps des populations racisées, séparation formelle entre la politique et l’économie), qui constituent historiquement des conditions essentielles de l’exploitation capitaliste. 

Autrement dit, le prolétariat est traversé par d’autres rapports sociaux que les seuls rapports de classe qui en affectent profondément la composition. 

L’analyse du racisme et du patriarcat comme des dimensions prégnantes de la structuration sociale du capitalisme contemporain fait l’objet d’un travail politique croissant au sein de la gauche radicale – même si beaucoup reste encore à faire. En revanche, d’autres dominations sociales restent encore trop peu considérées malgré le fait qu’elles nous concernent touxtes, comme par exemple le validisme – qui repose notamment sur une norme sociale de productivité définissant la valeur des individus à l’aune de leur capacité à travailler.

Un autre ensemble d’angles morts concerne les transformations contemporaines du capitalisme lui-même. Certaines de ses mutations sont abondamment analysées: c’est notamment le cas du néo­libéralisme, aujourd’hui entré dans une crise terminale favorisant la montée en puissance d’une extrême droite autoritaire

En revanche, certaines «nouvelles» modalités du capitalisme contemporain restent encore peu considérées, alors qu’elles en constituent parfois les traits dominants: c’est notamment le cas de la question numérique, qui reste trop souvent analysée comme ne posant pas d’enjeux spécifiques. Les sept plus importantes valorisations boursières à l’échelle mondiale sont pourtant aujourd’hui concentrées dans des entreprises du secteur technologique, ce qui signale un déplacement structurant des centres de gravité de l’accumulation capitaliste.

Travailler sur les angles morts de la gauche ne consiste pas à compliquer inutilement les analyses, ni à multiplier les débats abstraits. Il s’agit plutôt d’identifier des points de vulnérabilité politique pour tenter de les combler et consolider le mouvement réel pour l’émancipation sociale. 

Face à l’offensive néo­fasciste propulsée par le capital, le camp des luttes doit resserrer les rangs sur une base unitaire, pour élargir sa base sociale et renforcer sa capacité à faire front.

La rédaction