Fribourg féministe des années 1970 à nos jours
Entretien avec Marie Spang à l’occasion de la sortie de son ouvrage Oui Chéri, oui Monseigneur, oui Docteur! Mobilisations féministes à Fribourg (1974–1984) aux éditions Antipodes.

Pour commencer, peux-tu nous expliquer d’où vient ce projet de livre?
Le livre est une adaptation de mon mémoire de master en histoire contemporaine, réalisé à l’Université de Fribourg. J’ai commencé à m’intéresser aux mobilisations féministes des années 1970 à Fribourg dans le cadre d’un cours donné par Pauline Milani sur l’histoire des femmes et du genre en Suisse. Elle y avait mentionné la manifestation féministe du 4 mars 1978 à Fribourg et j’avais été intriguée par cet événement, dont je n’avais jamais entendu parler.
En parallèle, j’étais à l’époque moi-même militante féministe, au sein du collectif de la Grève féministe de Fribourg. Je faisais le constat que contrairement à d’autres collectifs cantonaux (Vaud, Neuchâtel ou Genève par exemple), il n’y avait pas de militantes de cette génération dans notre collectif. Ces deux dimensions m’ont donné envie de me pencher sur cette histoire méconnue. Il y avait donc aussi une volonté mémorielle de donner à voir et à connaitre ce qu’avait signifié un engagement féministe dans le contexte fribourgeois des années 1970.
Comme beaucoup d’historien·nexs travaillant sur l’histoire des femmes ou du genre, ou sur l’histoire des mouvements contestataires, j’ai été confrontée à la difficulté de retrouver des sources sur le sujet. Les groupes minoritaires et les collectifs militants ont un rapport particulier aux archives et ne déposent que peu les documents issus de leur lutte dans des centres officiels. Il faut donc souvent mener une première enquête pour retrouver ces documents. Dans mon cas, en consultant les archives officielles de l’État de Fribourg, des dossiers de police et des coupures de presse de l’époque, j’ai pu retrouver le nom de quelques-unes des participantes à ces mouvements. Il se trouve que l’une d’entre elle, Rose-Marie Fragnière, avait conservé chez elle un carton rempli de documents de l’époque, produits par les militantes. Cette découverte a donné une autre dimension à la recherche et mon travail s’est beaucoup appuyé là-dessus.
Les militantes actives à Fribourg dans les années 1970 se mobilisent autour du slogan-phare de cette décennie, «le privé est politique», quelles formes prend leur contestation dans un contexte marqué par ce que tu qualifies comme une chape du silence qui pèse sur l’espace public et politique?
Effectivement, à l’époque, ce que je qualifie de chape du silence qui pèse sur l’espace public fribourgeois est extrêmement lourde sur les questions liées à la sexualité, à l’avortement ou même aux soins gynécologiques en général. On peut parler d’un véritable tabou. Le premier planning familial qui ouvre en 1974 est tenu par une infirmière très proche de l’évêché fribourgeois et qui ne pratique qu’en conformité avec les principes de l’Église. Ça signifie par exemple qu’elle ne pratique absolument pas d’interruption volontaire de grossesse (IVG).
Ce contexte influence sur les activités menées par les militantes féministes qui veulent briser ce tabou et faire exister ces questions dans l’espace public mais qui veulent aussi concrètement faire changer les choses pour les femmes fribourgeoises. Une bonne part de leur militantisme consiste par exemple à organiser des voyages dans d’autres cantons, ou même dans d’autres pays, pour des femmes qui souhaitent bénéficier d’une IVG. À l’automne 1977, il va aussi y avoir un important mouvement de solidarité avec un gynécologue progressiste qui s’est vu refuser son habilitation à exercer sa profession en cabinet.
Au premier abord, cette mobilisation pour soutenir un homme médecin peut surprendre dans une période où d’autres militantes féministes se mobilisent justement plutôt de manière critique face au champ médical et à sa composition presque exclusivement masculine. En réalité il faut la replacer dans son contexte. Il n’y avait pas de femme gynécologue à Fribourg à l’époque, et ce médecin était le seul à prescrire la pillule sans condition, tous les autres ne la prescrivaient qu’à partir de la seconde grossesse, et à se prononcer en faveur de l’IVG.
Ce contexte particulièrement conservateur influence aussi sur le positionnement des militantes sur certains objets et débats politiques institutionnels de l’époque. Par exemple, quand il y a la première campagne sur la solution des délais pour l’IVG en 1977, les militantes fribourgeoises vont beaucoup se mobiliser en faveur de l’initiative, qui sera refusée en votation, alors que d’autres militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) — à Genève notamment — sont très critiques à ce propos, estimant qu’elle ne va pas assez loin. On voit comment le contexte social et politique dans lequel on s’inscrit influence directement sur ces différentes dimensions du militantisme.
Pour autant, je pense que c’est important de dire qu’il y a une forte solidarité entre les militantes des différents cantons et que toutes semblent avoir conscience des contraintes propres que rencontrent les fribourgeoises. L’organisation d’une manifestation nationale le 4 mars 1978 à Fribourg est une traduction concrète de cette solidarité. C’est un événement très important de la période, qui permet de visibiliser que les luttes féministes existent aussi à Fribourg.
Tu nous disais que tu as toi-même participé aux mobilisations féministes fribourgeoises de la dernière décennie, autour de la Grève féministe. Est-ce que tu peux nous parler des enjeux et défis rencontrés dans ton activité militante, 50 ans après les militantes sur lesquelles tu as travaillé?
Militer à Fribourg au tournant des années 2020, ça reste quelque chose de relativement compliqué. Le contexte est toujours très conservateur, les infrastructures sociales et associatives sont faibles, même s’il y a des personnes qui font un travail incroyable. Le poids de la religion est aussi encore très important en comparaison à d’autres contextes cantonaux. De manière générale, les questions liées aux inégalités de genre ne sont toujours pas considérées comme une priorité et il y a une forte hostilité vis-à-vis des mobilisations féministes.
Avec la Grève, nous avons quand même réussi à mener des campagnes importantes, au-delà des mobilisations pour les 25 novembre, 8 mars et 14 juin. Nous avons notamment fait un gros travail de publicisation de témoignages sur des faits très graves de violences sexistes et sexuelles dans des écoles, qui a abouti à la démission du directeur de l’une d’entre elles. Mais même pour ces affaires très graves — on parle d’un viol commis par un enseignant lors d’un voyage scolaire — le traitement médiatique a consisté à traiter les militantes féministes comme des hystériques et à décrédibiliser notre parole.
Donc moi je vois une certaine résonnance entre les deux contextes. On continue de se mobiliser en opposition totale avec les positions de l’État, de la presse, des partis politiques et de l’opinion publique. Je pense aussi que dans une certaine mesure, dans nos modes d’organisation et d’action, nous sommes les héritièrexs des militantes des années 1970. Sur la question de la non-mixité, ou de la mixité choisie, par exemple. Comme elles, on revendique une indépendance vis-à-vis des partis politiques, des syndicats et on cherche à s’organiser de la manière la plus horizontale possible. Comme elles, on organise des manifestations publiques dans le but de visibiliser notre lutte.
Mais je vois aussi d’importantes différences, à plusieurs niveaux. Sur la question des thématiques abordées d’abord. Aujourd’hui, dans les collectifs de la Grève, on retrouve très fort cette volonté d’élargir la focale sur le sujet du féminisme et de réfléchir plus largement à la question de l’imbrication des rapports de domination. Les militantes des années 1970 s’intéressaient déjà aux questions liées à la discrimination raciste ou au régime de l’hétéronormativité mais je pense qu’on bénéficie aujourd’hui d’une forme d’accumulation des savoirs et des expériences qui ont été faites ces 50 dernières années. Sur le plan théorique, je pense par exemple à tous les apports du féminisme noir. Sur le plan des expériences militantes, il y a eu d’importantes mobilisations de femmes issues de l’immigration ici en Suisse qui ont poussé les militantes féministes à réfléchir plus en profondeur à cette problématique.
Ensuite, malgré les difficultés que je mentionnais avant, je pense quand même que l’on évolue dans un contexte local, mais aussi national et international, qui a évolué dans son approche des questions féministes depuis les années 1970. Juste pour donner un exemple, l’ampleur des mobilisations que l’on a pu organiser à Fribourg en 2019 (avec 12000 personnes dans les rues de la ville) et les années qui ont suivi est sans commune mesure avec celle des années 1970.
Je pense qu’on peut aussi attribuer une partie de cette évolution à ce qui s’est passé dès la fin des années 1980 et surtout 1990 et au tournant des années 2000. C’est une période où le mouvement féministe autonome s’essouffle, malgré la grève féministe de 1991, mais où ces questions sont réinvesties dans d’autres espaces, comme les syndicats ou l’arène parlementaire, sous des formes un peu différentes avec notamment la revendication pour l’égalité constitutionnelle. La reconnaissance certaine dont bénéficient les luttes féministes d’aujourd’hui provient aussi pour partie de cet engagement qu’il ne faut pas oublier, même si on peut être critique de ses effets en termes d’institutionnalisation de nos luttes et du renforcement d’un courant du féminisme plus réformateur, voir bourgeois.
C’est peut-être la dernière chose que je voudrais ajouter en termes de parallèle entre les années 1970 et aujourd’hui. À l’époque, les militantes féministes sont considérées comme une véritable menace pour l’ordre établi et la répression qui pèse sur elles est vraiment importante. Aujourd’hui — même si elles continuent à subir des formes de dissuasions administratives et juridiques, notamment autour de la question du droit de manifester — il me semble que les mobilisations qui sont identifiées par les pouvoirs politiques comme touchant spécifiquement à des questions d’inégalités de genre ne font plus l’objet d’une telle répression. Le curseur de la répression s’est plutôt déplacé vers des mouvements comme celui en solidarité avec la Palestine. À Fribourg comme ailleurs ces mobilisations ont été largement réprimées. Et ce n’est pas anecdotique que les événements du collectif de la Grève féministe qui affichaient et thématisaient clairement un soutien avec la Palestine aient été ceux où on nous a le plus mises en garde contre des supposés débordements.
Propos recueillis par Noémie Rentsch
