Regard historique sur l’essor du néolibéralisme en Suisse

L’historien Hadrien Buclin – par ailleurs militant et élu de solidaritéS à Lausanne – édite un ouvrage collectif, réunissant les contributions de onze chercheur·ses, à propos de l’essor du néolibéralisme qui a marqué la politique suisse au tournant des 20e et 21e siècles (La Suisse, espace privilégié du néolibéralisme). Nous nous sommes entretenus avec lui sur cette évolution qui pèse encore de tout son poids aujourd’hui. 

Photomontage à propos du néolibéralisme en Suisse
«L’abattage quotidien du citoyen», photomontage de Walter Erb (vers 1985). Un personnage représente économiesuisse (liant la NZZ), un autre le Parti radical-­démocratique.

Il est vrai que, dans l’après-guerre, la Suisse se démarque des pays voisins par une politique libérale-­conservatrice caractérisée par un développement plus limité de l’État social et par l’absence de nationalisations. Cela s’explique notamment par l’alliance politique solide entre représentants de la grande industrie et des banques et ceux de la grande paysannerie, alliance qui relègue les gauches, toutes tendances confondues, dans une position nettement minoritaire. Ce modèle libéral-conservateur helvétique sera d’ailleurs loué par des théoriciens néolibéraux qui, dans l’après-guerre, évoluent à contre-courant face au développement de l’État social et aux nationalisations en Europe occidentale.

Ces théoriciens sont soutenus par le grand patronat helvétique et bénéficient d’un excellent accueil en Suisse. Le patronat appuie, entre autres, la création de la fameuse Société du Mont-Pèlerin en 1947. Par la suite, une figure clé du tournant néolibéral à l’échelle internationale, la Britannique Margaret Thatcher, entretient des liens privilégiés avec des ténors de la politique économique suisse, comme le président de la Banque nationale suisse Fritz Leutwiler.

Le tournant néolibéral en Suisse ne se concrétise donc pas par une rupture spectaculaire. C’est fort différent en Grande-Bretagne par exemple, où le gouvernement Thatcher impose un programme de privatisations et de dérégulations, à partir de 1979, au prix d’un bras de fer très dur avec le mouvement syndical. 

Malgré tout, la thèse que je défends dans l’introduction de ce volume collectif est qu’il serait excessif d’envisager la politique suisse des années 1990 et 2000 uniquement sous le signe de la continuité. En 1991, un manifeste connu sous le nom de livre blanc, signé en particulier par de dirigeants de multinationales comme Nestlé et UBS, réclame un tournant néolibéral en Suisse. 

Or les revendications qui y sont développées sont en large partie concrétisées durant les années suivantes, par une succession rapide de réformes: libéralisation des télécommunications et du marché agricole, allégements fiscaux pour les entreprises, augmentation de l’âge de départ en retraite, restrictions des droits aux assurances sociales, flexibilisation de la loi sur le travail, introduction d’un frein à l’endettement pour contenir les dépenses publiques, etc. 

Une première inflexion significative se produit en effet à la suite de la crise économique qui éclate brusquement en 1974, interrompant trois décennies de très forte croissance. En réaction à celle-ci, les organisations patronales, dans le but de maintenir les profits des entreprises, adoptent une attitude plus dure et incitent avec succès les partis bourgeois à en faire de même, comme l’illustre ce slogan popularisé par le Parti radical-­démocratique. Résultat: alors que dans l’après-guerre, les milieux dirigeants avaient admis – quoiqu’à reculons et avec de nombreuses obstructions – une extension très progressive de l’État social, à partir de la deuxième moitié des années 1970 en revanche, toute amélioration des prestations sociales est combattue avec intransigeance. 

Ensuite, durant les années 1980, les dérégulations et réductions de l’État social mises en œuvre notamment par Margaret Thatcher en Grande-­Bretagne ou Ronald Reagan aux États-­Unis, incitent les cercles dirigeants en Suisse à passer à l’offensive, ce qui conduit notamment au livre blanc de 1991 et à la succession de réformes qui s’ensuit.

Tout d’abord, ces transformations font prévaloir une logique de marché qui prend le pas sur le contrôle démocratique et sur la fixation d’objectifs liés à l’intérêt public, comme par exemple le maintien de prestations de santé dans les régions périphériques. Ensuite, on peut y voir une forme de privatisation des bénéfices. Dans le cas des PTT, qui regroupe alors les services postaux et de télécommunication, ce dernier secteur y est rentable. Cette activité permet donc non seulement de soutenir les prestations postales, plus souvent déficitaires en raison d’une obligation de desserte de qualité jusque dans les régions périphériques, mais amène également un revenu à la Confédération. 

Les milieux néolibéraux dénoncent à ce titre, durant les années 1990, une forme d’impôt déguisé sur l’activité économique. Ce n’est donc pas un hasard si c’est précisément la partie rentable de l’entreprise qui est partiellement privatisée en 1998, sous le nom de Swisscom. Pour les investisseurs, c’est un pari gagnant: l’action Swisscom, cotée 340 francs lors de sa mise sur le marché en 1998, s’envole à plus de 600 francs l’année suivante. 

Pour les salarié·es de l’entreprise en revanche, l’évolution est beaucoup plus douloureuse puisqu’ils·elles perdent les droits liés au statut de fonctionnaires fédéraux, avec à la clé plusieurs milliers de suppressions d’emplois, justifiés par le nouvel environnement concurrentiel dans lequel évolue l’entreprise. Cette flexibilisation imposée aux salarié·es est une autre tendance de fond du tournant néolibéral, y compris au sein des entreprises privées. Ainsi, au cours des années 1990, le temps de travail est annualisé et des acquis comme l’indexation automatique des salaires par rapport à l’inflation sont supprimés dans plusieurs conventions collectives de première importance, comme celle de Swissair, de la chimie ou de la construction.

Cette hégémonie joue un rôle important: ainsi, dans le cas de la libéralisation des PTT, les milieux néolibéraux suisses invoquent les objectifs fixés à l’échelle internationale par l’Organisation mondiale du commerce pour présenter cette évolution comme une adaptation inéluctable. Au niveau suisse, cette hégémonie est consolidée par un réseau très dense et étroitement connecté, formé de journaux comme la Neue Zürcher Zeitung, de groupes de pression comme la Société pour le développement de l’économie suisse (intégrée aujourd’hui au sein de l’organisation du grand patronat economiesuisse), qui mobilise des moyens financiers considérables pour influencer l’opinion publique, de groupes de réflexion comme l’Institut libéral, d’écoles privées de commerce comme l’IMD à Lausanne, etc.

Le climat idéologique établi par ces milieux influence même des franges du Parti socialiste, comme l’illustre par exemple en 2001 le manifeste du Gurten. Celui-ci, lancé par des responsables du PS parmi lesquels la future conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, plaide pour que le parti accompagne les réformes néolibérales, en cherchant à les aménager plutôt qu’à s’y opposer frontalement.

Cela dit, il serait excessif d’affirmer que les promoteurs du néolibéralisme auraient pu imposer leur agenda sans aucune résistance. Certes, celles-ci n’ont pas pris la forme de grands mouvements sociaux, comme en Italie ou en France au milieu des années 1990, qui contraignent les gouvernements à des reculs significatifs.

Cependant, en Suisse aussi, des résistances se sont manifestées, parfois avec des résultats tangibles. De fortes mobilisations des paysan·nes se sont produites au cours des années 1990 contre la libéralisation du marché qui met en péril les petites exploitations agricoles. Des grèves de grande ampleur en défense des services publics ont également éclaté à l’échelon régional, par exemple dans les cantons de Genève et Vaud.

En 2002, la libéralisation du marché de l’électricité a été mise en échec à la suite d’un référendum lancé par la gauche radicale et l’aile gauche du PS. Sans ces résistances, la Suisse serait encore plus libéralisée aujourd’hui et, pour prolonger cet exemple concret du marché de l’électricité, les ménages auraient sans doute subi des hausses de prix vertigineuses à la suite de la guerre en Ukraine de 2022.

Il est clair que la marche en avant triomphante du néolibéralisme des années 1990 et du début des années 2000, caractérisée notamment par la dérégulation impulsée sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce, connaît des ratés à partir de la grande crise économique de 2008. 

En Suisse par exemple, les autorités sont amenées à une brusque volte-face par rapport au principe défendu par les néolibéraux selon lequel les entreprises non rentables doivent disparaître au profit de celles plus concurrentielles; le Conseil fédéral doit en effet voler au secours d’UBS après que cette banque a essuyé d’énormes pertes. Cela dit, à y regarder de plus près, une telle intervention, dès lors qu’elle ne s’accompagne pas d’une entrée de la Confédération au capital de la banque ou à sa direction, s’inscrit dans une logique néolibérale. En effet, celle-ci n’est pas synonyme d’un pur laisser-faire, mais l’État y joue un rôle important de protection et de promotion des logiques de marché. 

Cette vision de l’État comme garant du marché contribue aussi à expliquer la méfiance des néolibéraux face à des droits démocratiques trop développés; cela permet de mieux comprendre des tendances autoritaires qui se manifestent y compris en Suisse, comme le rappelait notamment l’année dernière Amnesty International dans un rapport alertant sur l’érosion du droit de manifester.

Toujours est-il que, malgré les sérieux accrocs rencontrés après 2008, les autorités suisses restent fermement partisanes du néolibéralisme: alors que le protectionnisme fait son retour notamment aux États-Unis durant les deux mandats de Donald Trump, le Conseil fédéral multiplie les accords de libre-échange, par exemple avec l’Indonésie en 2021, l’Inde en 2024, la Thaïlande en 2025 ou encore la Malaisie en juin dernier (contre lequel un référendum vient d’être lancé). 

Les réformes phare du tournant néolibéral des années 1990–2000, comme le frein à l’endettement, continuent de bénéficier d’une confortable majorité politique, malgré la pandémie de Covid ou l’aggravation de la crise climatique. Il faut donc bien constater, pour reprendre une expression chère aux néolibéraux, une forme de résilience du néolibéralisme suisse.

Propos recueillis par José Sanchez