Cette vieillesse que je ne saurais voir
Le thème de la prochaine Université de printemps de solidaritéS, «Penser les angles morts de la gauche pour nourrir nos luttes», est l’occasion de réfléchir à l’impensé de la vieillesse au féminin au sein de la gauche radicale.

On le sait sans le savoir, on y pense furtivement et on passe à autre chose car nombreuses sont les luttes. Pourtant, l’absence des dernières étapes de la vie dans la critique anticapitaliste, tant dans les mouvements politiques et sociaux que dans les écrits théoriques ou militants, a de quoi interroger.
La conscience de l’existence d’un âge de la vie, nommé vieillesse, et d’une catégorie de population, les personnes vieillissantes, s’exprime seulement lorsque des acquis sociaux ancrés dans le monde du travail sont menacés (par exemple les mobilisations contre la réforme AVS 21 en 2022).
Cette absence d’attention à l’âge se double d’une disparition de la prise en considération des rapports sociaux de genre, ce qui rend les vieillesses féminines particulièrement invisibles.
L’impensé du vieillissement n’épargne pas les mouvements féministes. De longue date, les luttes se concentrent majoritairement sur la dimension sexuelle et reproductive: droit à l’avortement, droit à la contraception, lutte contre les violences sexuelles, la santé sexuelle, l’insécurité dans l’espace public, et, plus récemment les violences gynécologiques et obstétriques, la précarité menstruelle et le congé menstruel.
C’est donc sur le corps sexué et reproductif que portent les revendications. Un autre terrain de luttes est constitué par le monde du travail, les inégalités salariales, les discriminations et le sexisme au travail, ainsi que la conciliation travail-famille. Mais on cherche en vain les réflexions et revendications sur une catégorie sociale qui augmente en nombre et en proportion alors que la durée de vie qui ne cesse de s’allonger.
Ni reproductives ni productives
Quelques voix s’élèvent pour parler de la ménopause, dans les milieux médiatiques par exemple le magazine français en ligne Mesdames.media, fondé par Maïtena Biraben, s’adresse aux femmes «de plus de 45 ans» mais peu de femmes de plus de 70 ans y sont représentées, ce qui fait écho au magazine Vieux fondé par Antoine de Caunes (le profil des fondateur·ices indiquant le public auxquelles s’adressent ces magazines: CSP+, urbain et cultivé).
Dans les milieux médicaux et professionnels aussi, on assiste à un début de réflexion, mais concentré sur la ménopause «au travail», avec des initiatives proposant des congés de ménopause sur le modèle des revendications pour un congé menstruel. La ménopause intervenant lorsque les femmes sont encore sur le marché de l’emploi, il s’agit donc du corps productif dont on se préoccupe, le «on» étant ici plutôt ancré dans la gauche progressiste.
Clothilde Palazzo-Crettol, Farinaz Fassa, Marion Repetti et Vanina Mozziconacci ont écrit, dans l’introduction à l’excellent numéro «Vieilles (in)visibles» de la revue Nouvelles Questions Féministes (2022): «Ne plus participer officiellement à la production et à la reproduction condamne ainsi les vieilles à la disparition en tant que sujet collectif». Posons alors la question: pourquoi les féministes âgées ne se préoccupent-elles pas du vieillissement, celui qu’elles voient et celui dont elles font l’expérience à la fois sociale et intime, pour en faire une catégorie d’action collective? Une hypothèse serait que les luttes féministes se posent en miroir de la domination patriarcale du corps féminin, en réponse de la bergère au berger, sans élargir le spectre au-delà de la période de vie que le capitalisme veut contrôler: la vie reproductive et productive.
Inégalités et violences
Il y a pourtant de quoi faire. Si l’on s’en tient au cœur des luttes de la gauche, c’est-à-dire les inégalités sociales, on ne devrait pas ignorer que ces dernières se creusent avec l’âge et que non, tout le monde n’est pas égal face à la vieillesse et la mort.
Ces inégalités se déclinent selon la classe sociale et selon le genre avec un cumul s’agissant des femmes. On pourrait aussi se pencher sur la différence d’espérance de vie et la «féminisation» de la population au grand âge dont on nous rabâche les oreilles dans les arènes politiques et médiatiques, mais dont les effets, à l’échelle des personnes, sont rarement discutées.
Si vous avez déjà franchi le seuil d’un établissement médico-social (EMS), vous verrez une majorité de femmes qui, pour la plupart dans cette génération, ont vécu en couple et ont eu des enfants. Mais le différentiel d’espérance de vie cumulé avec le différentiel d’âge au mariage ou de la mise en couple dans les pays occidentaux (le partenaire masculin était en moyenne plus âgé de quelques années – et ce phénomène est encore actuel) a un corollaire très concret: les hommes terminent plus souvent leur vie à domicile, les femmes en EMS ou à l’hôpital. Les femmes prennent donc soin de la fin de vie de leur conjoint, puis affrontent le grand âge seules, à domicile ou en institution.
On peut aussi se tourner vers les violences conjugales et féminicides au grand-âge qui ont leurs spécificités, notamment lorsque le conjoint est diminué dans sa santé. Les travailleur·ses de terrain (infirmier·es et aides à domiciles, assistant·es social·es) ne connaissent que trop bien ce qui peut se jouer dans le secret des domiciles au grand âge lorsque le conjoint homme perd ses facultés cognitives et exerce de la violence verbale, psychologique voir physique sur sa compagne, notamment sous l’effet de l’affaiblissement des mécanismes d’inhibition.
Le même type de violence s’exerce aussi dans la situation inverse, lorsque c’est la femme qui est cognitivement vulnérable, par exemple en cas de maladie d’Alzheimer, et que sa capacité à effectuer les tâches ménagères, puis l’orientation dans le temps et l’espace, diminuent.
Le voile sur des mois ou des années de souffrance est souvent levé beaucoup trop tard, car les femmes âgées, du moins celles des générations qui sont, ou entrent actuellement dans le grand âge, sont plus isolées socialement que leurs cadettes (la sociabilité offerte par le monde du travail ou la scolarité des enfants est loin, le réseau des pairs d’âge s’étiole sous l’effet des maladies, entrées en EMS et décès) et, surtout, elles ne font l’objet que de très peu d’attention et de prévention s’agissant des violences domestiques. On mentionnera l’exception notable des recherches de Delphine Roulet Schwab et le travail de sensibilisation de l’association alter ego, mais il se concentre sur la maltraitance envers les personnes âgées en général.
Si les femmes de plus de 50 ans ont moins de risques de subir du harcèlement de rue, le vieillissement ne protège pas des violences sexuelles. De façon intéressante, le cas de Gisèle Pélicot n’a pas suscité beaucoup de discussions autour de son âge, alors que la question de la spécificité de viols répétés orchestrés par le conjoint dans cette tranche d’âge aurait pu être posée. On peut même se demander si c’est justement son âge qui a contribué aux errances médicales et à l’absence de prise en compte de symptômes physiques et psychiques durant des années: l’étrange fatigue, le brouillard cognitif, les pertes de mémoire et les symptômes dépressifs dus aux puissants somnifères et anxiolytiques dont son mari la gavait n’ont pas amené à soupçonner une soumission chimique mais la post-ménopause d’abord et la maladie d’Alzheimer ensuite.
Les nombreuses consultations médicales ont été racontées par Gisèle Pélicot elle-même à la barre (puis restituées par le biais des nombreux comptes-rendus du procès sous forme d’articles de presse, de podcast et de livres), mais le rôle de l’âge qui occultait la piste de la soumission chimique n’a pas été questionné, ni pendant ni après le bouillonnement médiatique du procès.
Moi, vieille? Jamais!
S’agissant du silence de la gauche radicale, une autre hypothèse s’ancrerait dans le refus de se dire «vieille» (et «vieux solidaire»)? Nos mouvements perpétuent-ils les mêmes stéréotypes négatifs que la population générale? Pourquoi le retournement du stigmate, qui essaime dans les milieux féministes n’est pas étendu au grand âge?
Quelques collectifs français et romands tentent ce retournement, en se nommant ostensiblement «vieilles», mais le phénomène est marginal.
Peut-être que l’impensé du vieillissement par la gauche radicale révèle, en creux, l’expression des valeurs néolibérales du «vieillissement réussi», avec un refus chez les militantes de se positionner sur l’échelle sociale des âges: poursuivre l’activité militante, participer aux luttes, dans la rue et les parlements, sur tous les sujets sauf le vieillissement. Cette piste nous oblige alors à examiner le validisme et le jeunisme à l’œuvre dans le monde politique, gauche radicale comprise. En Suisse, tous les grands partis ont désormais une section ou un parti indépendant «jeunes», la jeunesse devenant un ingrédient de la désirabilité politique. S’agissant de solidaritéS, ce phénomène devrait nous questionner sur le sens à donner, dans le choix de nos objets de lutte, de la notion d’intersectionnalité.
L’Université de printemps nous donnera l’occasion de réfléchir collectivement à ce que nous dit, en tant que mouvement, cette invisibilisation du vieillissement humain, en tant qu’avancement en âge, de fragilisation et rapprochement de la mort?
Cornelia Hummel