Vers une alliance entre soignant·es et patient·es?

Le SSP organise une table ronde le 24 septembre à Lausanne intitulée «Soins à domicile et en EMS: vers une alliance entre soignant·es et patient·es». Les organisatrices souhaitent mobiliser les travailleureuses de ce secteur très féminisé et peu valorisé mais aussi les bénéficiaires et leurs proches. Entretien avec l’une d’elles, au sujet de la pénibilité du travail, d’enjeux féministes et de la grève du care 2027. 

Manifestation du personnel de soins à domicile et d’EMS
Manifestation après la grève du secteur public et parapublic, Lausanne, 15 décembre 2025

La première difficulté tient au vieillissement de la population qui entraine une augmentation du nombre et de la fragilité des personnes souffrant de poly-­pathologies et de troubles cognitifs. Permettre à ces personnes de rester à domicile demande des soins et un encadrement de plus en plus complexes. 

L’équilibre entre le maintien à domicile et l’hospitalisation peut se rompre à tout moment, avec des personnes à risque de chute ou de déshydratation si elles restent seules à domicile. 

La deuxième difficulté, c’est que le système de santé valorise pécuniairement les gestes techniques, mesurables. Les interactions avec les personnes agées (parfois les seules qu’elles ont, car certaines d’entre elles sont très isolées), le travail émotionnel, relationnel, n’est pas compté, ni facturé. Ce système de facturation fait que le temps nécessaire auprès des patient·es est sous-estimé dans le système de remboursement. Les soins doivent être réalisés dans la hâte et le temps supplémentaire alloué au relationnel n’est pas rémunéré.  

Finalement le secteur fait face à un manque de personnel qualifié pour la prise en soins de cette population spécifique, ce qui peut mener à de la maltraitance. Cette pénurie s’explique par la pénibilité du travail, physique et émotionnel, avec des horaires étendus et des salaires trop bas pour se permettre de baisser son taux de travail. La conséquences, c’est que le personnel ne reste pas, avec un turnover important.  

Premièrement, c’est un secteur très largement féminisé. Dans l’imaginaire collectif, être soignantes est une vocation pour les femmes: prendre soin serait dans leur ADN, ce serait inné. Cette naturalisation justifie de nous payer moins cher et de dévaloriser notre profession. Alors que c’est complètement faux: nous avons une formation, avec des compétences qui s’apprennent. C’est une profession très exigeante. 

C’est un aussi un enjeu féministe car les femmes vivent plus longtemps et sont sur-représentées dans notre patientèle. Elles subissent des discriminations médicales liées à leur genre et à leur âge. Cette population est aussi peu incluse dans les essais cliniques, menant des traitements qui sont inadaptés, par exemple en termes de dosage de médicaments. 

C’est un secteur où on a énormément de peine à mobiliser les travailleuses pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. S’y ajoute du découragement voir du désespoir et la peur d’une confrontation avec l’employeur, de perdre son travail. On se sent comme David contre Goliath – Goliath étant ici un imbroglio entre responsables politiques et assurances. Les travailleuses sont aussi très fragmentées: il existe plusieurs structures, publiques et privées. Elles travaillent donc isolées les unes des autres et se croisent peu entre leurs visites auprès des patient·es 

Dans ce contexte, il nous semble difficile de mobiliser les patient·es et leurs proches depuis l’intérieur de nos lieux de travail. Notre idée, c’est donc d’essayer de commencer par l’extérieur. Les baby-­boomer·euses par exemple: certain·es sont engagé·es aux niveaux politique ou syndical avec une expérience d’organisation collective. Le système de soins actuel représente ce qu’iels désirent pour leurs parents? Et pour elleux ensuite? Le but est que les usager·es deviennent acteurices du système pour défendre le système de soins aux personnes agées qu’ielles souhaitent. 

Bien sûr, les soins aux personnes âgées s’inscrivent dans le travail de care. Je pense que c’est important qu’on mobilise au-delà du côté rémunéré des soins: des proches aidant·es aux entraides de voisinage. Déjà ça fait du bien de voir qu’il y a des gens qui s’inquiètent des autres. 

Nous allons essayer de nous organiser avec les collègues, bien sûr, mais c’est difficile car on ne peut pas complétement arrêter le travail et laisser les patient·es seul·es. Il nous faudra trouver des alternatives à la grève complète. Passer par le care «informel», ça ouvre des espaces de lutte moins confrontants que d’aller à l’encontre de son employeur. Cela va permettre aux gens de s’engager en prenant moins de risques, car on constate une grande peur du licenciement dans notre secteur. Cela permet aussi de mobiliser plus largement que sur les lieux de travail, dans la société tout entière. 

Propos recueillis par Gaara