Relever la température, compter les mort·es
La canicule de 2003 a représenté une catastrophe sanitaire sans précédent. Durant le mois d’août, l’Europe a étouffé et les différents systèmes de santé étaient à terre. L’événement coûtera finalement 71000 vies. Mais l’enjeu du décompte des victimes a été le théâtre d’une guerre des chiffres et d’une formidable confusion.

Lors de chaque canicule, la presse relaie des décomptes renouvelés de semaine en semaine du nombre de victimes imputables à celle-ci. Mais qui compte les mort·es? et qui compte comme mort·es de quoi?
La canicule de 2003
Lors du mois d’août 2003, l’Europe connait une vague de chaleur sans précédent. Celle-ci se concentre sur une dizaine de jours entre le 3 et le 13 août et met à terre de nombreux systèmes de santé européens. Un rapport produit plusieurs années après cette catastrophe sanitaire estime que le nombre de victimes atteint les 71000. La France – particulièrement touchée – dénombre 19490 décès imputables à cet événement.
L’anthropologue Didier Fassin a étudié cet épisode et en conclut qu’à cette période, loin de servir de conseillers, les chiffres ont été le théâtre d’une véritable «guerre» qui générera une «cacophonie» par la coexistence de représentations diamétralement opposées de la situation.
En l’espace de quelques semaines, et selon la source, l’estimation va de 50 mort·es à plus de 10000.
Cacophonie de chiffres
Les premières estimations qui paraissent dans la presse le 11 août sont formulées sur la base du témoignage des services ambulanciers parisiens et évoque 16 décès pour la capitale, chiffre ensuite extrapolé à 50 pour toute l’Île de France. Deux jours plus tard, le directeur général de la santé (attaché au ministère de la santé) évoque 3000 victimes, chiffre aussitôt réduit à une fourchette de 1500-3000 par le ministre de la Santé qui ajoute que ces dernières sont majoritairement des personnes âgées.
Le 18, le directeur de l’Institut de veille sanitaire (aujourd’hui l’Agence nationale de santé publique) postule la plausibilité d’un chiffre de 5000. Deux jours plus tard, les Pompes funèbres générales publient une estimation – pour les trois premières semaines d’août – de 10416 décès liés à la canicule. Malgré sa précision (qui sera prouvée plus tard) ce chiffre est remis en question par la Croix-Rouge française. Ce n’est que le 29 août – donc deux semaines après le premier décompte gouvernemental – que l’Institut de veille sanitaire annonce 11435 décès, chiffre rehaussé à 14800 un mois plus tard par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.
Durant toute la période, la presse s’empare du sujet et participe à la confusion générale par la multiplication des article et reportages faisant échos aux calculs contradictoires existants. En parallèle des estimations nationales, les médias reprennent également les chiffres d’autres pays, pourtant calculés différemment. Le 16 août, le Monde se retrouve ainsi à comparer l’estimation totale française officielle (3000 décès) à celui des 45 victimes en Espagne (calculé à partir des certificats de décès) et des 18 personnes mortes dans les incendies au Portugal. Cette comparaison offre ainsi une représentation cataclysmique de la France qui présenterait 100 fois plus de victimes que les autres pays européens.
Comment compter?
Ce qui explique cette confusion est un enjeu de perspective. Chacun des chiffres énoncés correspond à une vision partielle et de nature différente de la situation. Là où les services d’urgence constatent en temps réel l’augmentation du nombre de personnes atteintes d’hyperthermie – tout en ne voyant que cette seule réalité ultra locale – les organes gouvernementaux, eux, se basent sur la totalité des certificats de décès reçus durant une période, offrant une vision plus globale de la situation, mais décalée dans le temps. Le décompte final solidifié, lui, ne peut se calculer qu’au terme de l’événement et après un délai qui permette à toutes les informations de remonter aux instituts de calcul statistique.
À ces différences de perspective et de temporalité s’en ajoute une autre, politique. L’abaissement de la fourchette par le ministre de la Santé et la qualification de l’âge des victimes ne suivent pas une logique statistique, mais constituent une double tentative de relativisation – quantitative et qualitative – de l’ampleur de la crise et de sa responsabilité.
À l’inverse, la presse a un intérêt matériel et politique – de visibilité et de critique – plutôt évident à comparer des chiffres incomparables. Si la France a effectivement été largement plus touchée que de nombreux pays européens, présenter cette différence dans un rapport qui atteint la centaine (100 fois plus de mort·es en France qu’ailleurs) ne constitue pas une critique fondée de l’action gouvernementale.
Il est ainsi logique que le premier bilan précis de la situation ait été fourni par les pompes funèbres générales. Celles-ci ont un rapport direct avec le nombre de décès qu’elles prennent en charge, peuvent le comparer avec leurs propres chiffres des années précédentes et n’ont pas d’intérêt direct à infléchir leur calcul dans un sens comme dans l’autre.
Comment chiffrer la mort?
Même avec ces nuances, la question de savoir qui compte comme mort·es de la canicule reste ouverte. Richard Keller, historien de la médecine ayant travaillé sur l’épisode de 2003, propose une analyse critique des deux méthodes de comptage et de leur biais, ici en jeu.
La première consiste à analyser les certificats de décès et à ne garder que ceux qui indiquent la chaleur comme cause directe. Néanmoins pouvoir établir cette causalité nécessite un regard médical au moment du décès. Ainsi, toutes les personnes décédées sans surveillance par hyperthermie (personnes isolées à domicile ou dans la rue), sont exclues du calcul, quand bien même c’est leur température corporelle qui est en cause.
L’autre méthode consiste – une fois la canicule terminée – à dénombrer le nombre total de décès sur cette période sans s’intéresser aux causes, puis de le comparer aux moyennes des années précédentes. La différence de mortalité entre ces deux périodes représente alors la «surmortalité» imputable à l’épisode caniculaire. Malgré sa robustesse, cette méthode inclut certains décès qui ne sont imputables que de manière secondaire à la chaleur (comme l’augmentation du nombre de noyades simplement dû au fait que plus de personnes vont se baigner lorsqu’il fait chaud). De plus, ce calcul global de la surmortalité a généralement pour corollaire le concept – cynique et non démontré – «d’effet de moisson» déjà mobilisé par le ministre français en août 2003.
Selon ce concept, les personnes décédées durant un événement extrême (canicule ou pandémie, comme la Covid-19) étaient «déjà» destinées à mourir dans un futur proche (mauvaise santé, vieillesse). La canicule viendrait simplement accélérer quelque peu une fin inéluctable. L’effet de «moisson» contient ainsi, dans son essence, une forme de relativisation de la vie humaine et des mort·es qu’il désigne.
Postuler que l’événement a déplacé le décès plutôt qu’il ne l’a provoqué minimise l’importance du temps de vie perdu. Puisque ce sont des individus déjà à la marge de la société qui sont désignées comme «moissonnés» (personnes âgées, sans domicile, toxicodépendantes, etc.), il en devient d’autant plus facile de désigner ces mort·es comme une fatalité plutôt que comme une responsabilité collective.
Au-delà de la représentation de l’événement lors de son déroulement, les chiffres et leurs clés de lecture en termes de risques modifient également la signification de l’événement après sa fin.
Définir les populations à risques
Puisque 84% des victimes de la canicule de 2003 étaient âgées de plus de 75 ans, les politiques publiques de prévention et de protection se sont focalisées sur cette catégorie démographique sur la base d’un postulat biologique: c’est du fait de leur vieillissement que les personnes âgées seraient uniformément à risque. Mais est-ce vraiment aussi simple que cela?
Keller donne comme contre-exemple le groupe des nouveau-nés. Ceux-ci sont tout autant vulnérables physiologiquement que les personnes âgées mais sont – contrairement à ces dernières – sous protection sociale permanente. Leur incapacité corporelle à gérer les fortes chaleurs est compensée par leur prise en charge par la société, que ce soit par leur famille, ou les institutions de l’État.
Même au sein du groupe des personnes âgées, on observe de fortes disparités. Malgré le fait que le 16e arrondissement parisien regroupe la plus forte concentration de personnes âgées de toute la capitale, ce dernier a pourtant présenté le plus faible taux de surmortalité durant l’été 2003. Ce paradoxe de façade s’explique par l’appartenance bourgeoise des habitant·es de l’arrondissement. Malgré leur âge, ces individus ont été protégés par leurs conditions matérielles d’existence.
À défaut de constituer un marqueur robuste, l’âge permet d’écarter toute politique publique qui viserait à réduire les inégalités. Puisque le vieillissement est une fatalité qui touche toute la population, les seules mesures à prendre consistent à prêter attention à ces personnes dont les conditions d’existence sont, par nature, à risque. Reconnaître que la pauvreté et l’exclusion sociale jouent un rôle important dans les risques individuels impliquerait de mettre en place des mesures de redistribution des richesses et de prise en charge publique des individus dans le grand âge. En individualisant le problème, la responsabilité face aux événements extrêmes revient à chacun·e.
Et aujourd’hui? Et demain?
Concernant l’été 2026 et les multiples épisodes caniculaires qui l’ont marqué, les statistiques sont encore au stade «cacophoniques» puisque la saison n’est pas encore terminée. La canicule de la fin juin semble néanmoins avoir causé entre 10000 et 20000 victimes en Europe.
Les médias ont avancé différents chiffres pour la Suisse, mais ces derniers fluctuent, à ce stade, entre 200 et 500 mort·es. Selon un article de Watson, la surmortalité a touché inégalement la Suisse. L’Arc Lémanique, Neuchâtel, le Jura, Soleure et Fribourg représentent les régions avec les plus hauts taux de surmortalité. Quel rôle aura joué la précarité individuelle et structurelle de ces régions et centres urbains? Il est difficile de l’affirmer aujourd’hui mais cette disparité doit nous rappeler d’être attentif·ves aux facteurs sociaux derrière ces chiffres.
Après un été infernal qui représente probablement l’un des plus doux que l’on vivra ces prochaines décennies et à la veille des mobilisations climat de la rentrée autour de la coalition «Pas d’étés à 50°C!», ces exemples nous rappellent que le climat et la santé ne sont pas des problématiques individuelles, mais des enjeux sociaux et politiques. Préparer adéquatement le futur face au dérèglement climatique doit passer par la redistribution des richesses sans quoi d’innombrables hécatombes continueront de peupler nos étés et toucheront toujours les mêmes segments de la population.
Clément Bindschaedler