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22.02.2005

Les vannes ouvertes de l'Amérique Latine

Les vannes ouvertes de l’Amérique Latine

Dans plus de 120 pays, 80% des maladies sont dues au manque d’eau potable. Sur
6 milliards d’humains, 1,2 en sont totalement privés et 2,1 n’en ont pas assez. La moitié de l’humanité souffre du manque d’eau, menace plus inquiétante que l’imminente pénurie de pétrole. Drame humain et aubaine pour le Capital visant les énormes profits de la marchandisation de cette ressource vitale. Grâce aux Forums sociaux mondiaux, régionaux et locaux, les résistances se coordonnent et croissent…1

L’eau et sa gestion: un sujet des plus abordés au FSM 2005 avec 25 conférences, ateliers, débats. Ceci sous tous les aspects: processus de marchandisation et de distribution, expériences de gestion sociale, droit d’usage de ce bien vital, résistances anti-transnationales, privatisations «réussies», ratées ou en panne, marché de l’eau en bouteille, rôle des Etats et services publics…

Les expériences des représentants philippins, d’Argentine, du Chili, d’Inde, de Hollande, du Nicaragua, du Ghana, du Costa Rica, parmi de nombreux pays où les services d’épuration et de distribution d’eau ont été privatisés, sont similaires. Partout, des Etats quittent et font couler le navire du service public, prétextant leur impossibilité à assumer la gestion de l’eau pour ouvrir la porte aux privés, pilotés par des multinationales. Celles-ci s’engagent à des investissements jamais réalisés, refusent d’approvisionner les réseaux déficitaires, haussent les tarifs, dégradent la qualité, coupent l’eau aux démunis… et s’enrichissent.2

Nouveau front de lutte

Le rythme des privatisations suscite de nombreuses contre-offensives. Oscar Olivera, un des leaders de la révolte de 2000, qui a arraché Cochabamba aux griffes de l’entreprise Aguas de Illimani, déclarait: « Nous devons consolider le tissu social que nous avons commencé à reconstituer en Amérique Latine. […] Nous avons deux objectifs: encerclement et construction. Encerclement des multinationales jusqu’à leur expulsion et construction, car il nous faut des propositions. L’essentiel est de nous demander ce qu’impliquera d’en finir avec le néolibéralisme, quelle société nous voulons et comment commencer à la construire dès aujourd’hui, en petit, au quotidien et par une lutte d’ensemble».

La plupart des propositions au FSM étaient le fruit d’initiatives prises il y a des années. Comme la campagne mondiale contre Suez, groupe à la plus forte implantation en Amérique Latine qui, il y a un mois, après trois jours de mobilisations, a dû renoncer à sa concession dans l’Alto Paceño bolivien et qui réclame 100 millions de dollars d’indemnisation. Comme cette autre multi, Bechtel à Cochabamba, qui en veut 25. En Argentine, 2 milliards sont en jeu, et l’Uruguay n’est pas en reste: l’entreprise Agua de la Costa, qui prétend vouloir rester à Maldonado, a menacé de traîner l’Uruguay devant les tribunaux au cas où elle devrait fermer boutique. A propos des menaces que font peser les multinationales sur les acquis de ce mouvement contre la privatisation de l’eau, l’Uruguayenne Beatriz Marquisio, présidente de la Commission nationale pour la défense de l’eau et de la vie, déclarait au FSM: «Il y aura confrontation entre décision prise démocratiquement et intérêts privés. Comment pourront-ils alors nier que le référendum fut démocratique? Et dans quel autre pays pourront-ils prétendre que leurs privatisations ont été légitimées par la population? Il faudra faire valoir les valeurs de souveraineté et de démocratie authentique.»

L’exemple Uruguayen

Maldonado est le seul département d’Uruguay victime de la privatisation de son eau par deux multinationales françaises et espagnoles, avant que le peuple uruguayen n’ait approuvé la réforme constitutionnelle sur l’eau, en octobre 2004. On a vu au FSM la portée internationale de ce référendum: victoire exemplaire et bien préparée. Un inventaire rigoureux de ressources indigènes, dont l’eau, a été établi, notamment par «Les Amis de la Terre»…

Pourtant, le réseau international n’est pas né du plébiscite uruguayen, mais lors du FSM de 2001, puis il s’est renforcé en 2002. Il continue à croître. En mars 2005, des représentant-e-s de la Fédération des fonctionnaires des ouvrages sanitaires de l’Etat uruguayen participeront au Congrès des travailleurs-euses de l’eau organisé par les syndicats français dans le fief même de Suez et Vivendi-Générale des Eaux, qui contrôlent 40% de son marché mondial3. Puis, du 17 au 20 mars 2005, ce sera un 2e Forum alternatif mondial de l’eau à Genève4. Enfin un contre-forum se tiendra à Mexico en 2006, en parallèle au Forum Mondial de l’Eau réunissant entreprises privées, organisations internationales et la Global Water Partnership. Bien que cette dernière ait des vues en apparence proches des mouvements du FSM, elle diverge sur l’essentiel… faisant l’apologie de la valeur marchande de l’eau et affirmant que la solution pour les milliards de gens qui en sont privés est d’en confier la gestion au capital.

Le modèle Schmidheiny

A ce propos, nous devrions nous informer ici sur les manœuvres de Stephan Schmidheiny, après sa fuite en Amérique Latine. Ce serial killer à l’amiante s’est converti au «développement durable» et s’en proclame gourou. Sa nouvelle multinationale tentaculaire, NUEVA Holding SA, aux capitaux suisses, n’a rien à envier à sa sinistre ETERNIT Holding AG (amiante). Elle vise l’appropriation des ressources naturelles d’Amérique Latine à travers: ECOS (agriculture), TERRA-NOVA (sylviculture), AVINA (énergies renouvelables), en plus de FUNDES (encadrement patronal), VIVA (apologie du progrès «soutenable»), DARO (art)… Pour ce qui est de la mainmise sur l’eau, c’est son groupe AMANCO (réseaux d’eau potable, irrigation et assainissement) qui veut «aider à satisfaire la soif d’eau en Amérique Latine»5.

Pour prévenir un nouveau scandale type amiante, Schmidheiny a compris qu’il ne pourrait contrôler les ressources naturelles sans acheter, à tout prix, les «ressources humaines» des «plus remarquables leaders de la société civile»6, soit ceux qui, après avoir lutté à nos côtés contre la privatisation de l’eau, seraient tentés, faute de projet politique, par argent, pouvoir ou gloire… A bon entendeur!

François ISELIN

  1. Texte inspiré de l’article de Mariana Contreras «Agua y sostenabilidad. La experiencia uruguaya», Brecha. 4 février 2005.
  2. Par ex. J-R. Fourtou, PDG de Vivendi, bénéficiait en 2003 du «salaire» le plus élevé (22 765 000 Euros), parmi les 40 présidents des sociétés du CAC 40, Le Point, 10 févr. 2005
  3. Monde Diplo. en espagnol, «El Dipló», févr. 2005
  4. V. aussi Le Courrier, 27 jan. et 3-4 févr. 2005
  5. Amanco, article publicitaire, mai-juin 2004
  6. Interview de S. Schmidheiny: «Um novo mundo é fundamental», Revista Amanhá, 14 févr. 2005
Auteur·ices:
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Paru dans le n° 62 de solidaritéS

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