À Lausanne, une gestion indigne de la précarité

Entre restriction d’accès aux structures, sous-dotation en moyens et lieux d’hébergement, le domaine du bas-seuil lausannois subit des attaques intolérables. 

Une banderole en faveur d'un hébergement pour tous à Lausanne
Rassemblement devant les bureaux du promoteur immobilier Bernard Nicod contre l’expulsion d’un immeuble de l’avenue Druey, où des personnes précaires avaient trouvé un toit. Lausanne, 7 mars 2026.

Le 19 mai 2026, le Conseil communal de la Ville de Lausanne a voté contre l’inconditionnalité d’accès aux espaces de consommation sécurisés (ECS), restreignant l’accès aux seul·es domicilié·es du Canton, sauf exceptions bien réglementées. Ce vote, qui coûtera vraisemblablement la vie à des personnes qui consomment des substances psychoactives, a été souhaité et proposé par le PS, qui s’allie au PLR et à l’UDC, validant leur rhétorique sécuritaire, classiste et raciste. 

Lutte contre les pauvres

Agitant le spectre fantasmé de «l’appel d’air» pour justifier un démantèlement du dispositif et réduire son attractivité, la politique sécuritaire donne des réponses simples à des problématiques complexes. Il est pourtant documenté que les politiques sécuritaires sont un échec cuisant. Par exemple, la criminalisation de la mendicité en centre-ville n’a eu pour effet que de la délocaliser, d’appauvrir encore plus les personnes sans solution de gains et d’augmenter les violences policières et institutionnelles à leur encontre.

De la même manière, la pénurie organisée d’hébergements d’urgence pour les personnes à la rue les amène à se tourner vers des squats. Mais ces espaces autogérés sont de plus en plus criminalisés. La Ville profite à bon compte de ces structures, qui hébergent des personnes sans-abri, mais n’offre aucune autre solution lorsqu’elles ferment. Fin mai, ce sont plus de 150 personnes qui ont été expulsées de deux immeubles. À la rue, elles se sont tournées vers un réseau bas-seuil saturé et sous-doté. 

L’idée de mettre un terme au programme cantonal de distribution et d’échange gratuit de matériel stérile pour la consommation de drogue illustre également l’absence de réflexion de fond sur les politiques de santé publique. De tels choix politiques n’ont jamais eu pour conséquence la diminution de la consommation, mais seulement l’augmentation de l’exposition aux risques sanitaires qu’encourent les personnes consommateur·ices. 

Sur le plan économique, cette décision est tout aussi irrationnelle. Les économies réalisées sur la distribution de matériel stérile se reporteront à terme sur le système de santé, qui devra prendre en charge davantage de situations plus complexes, donc coûteuses. En éloignant les personnes usagères de drogues du dispositif socio-sanitaire, cette politique accroît les risques sanitaires et alourdit, à terme, les coûts pour la collectivité.

Tri de la pauvreté

Mais le vote du 19 mai, comme la municipalisation de la fondation À Bas Seuil (ABS), qui s’engage dans la réduction des risques, ou l’instauration, il y a une dizaine d’années, d’un système de catégorisation pour l’accès aux hébergements d’urgence, représentent des attaques d’un autre type. En s’en prenant directement aux fondamentaux du bas-seuil, la Ville vide les espaces d’accueil de leur substance, tout en affichant qu’elle propose des prestations – largement insuffisantes.

Dans un communiqué du 13 mai, le collectif syndical bas-seuil relève la contradiction entre la charte d’ABS, reposant sur l’accès inconditionnel, et un préavis de la Ville de Lausanne, introduisant des critères de tri. Les effets de critères d’accès seront en tous les cas bien concrets: rupture de confiance avec les usager·es, perte de contact, augmentation de la consommation non sécurisée. Des coûts humains dont il faudra tenir les autorités pour responsables. 

«S’ils ferment des portes, ouvrons la lutte»

Face aux attaques contre le bas seuil, les professionnel·les du terrain se sont fédéré·es en collectif syndical bas-seuil au sein du Syndicat des services publics (SSP). Des dizaines de travailleurs sociaux et de travailleuses sociales se sont réuni·es pour élaborer des revendications communes. 

Le collectif exige la fin du fichage et du tri pour les espaces d’accueil d’urgence (ECS, hébergement, etc.), une augmentation des ressources pour les politiques de réduction des risques, ainsi que l’ouverture de dispositifs d’urgence dans l’attente d’une véritable politique de housing first (logement d’abord) pour lutter contre le sans-abrisme en offrant durablement un toit et un accompagnement.

Ces revendications reposent sur une expertise de terrain construite par des décennies d’engagement régional et une riche littérature scientifique, à laquelle la Haute école de travail social de Lausanne (HETSL) a contribué. Le collectif syndical a obtenu que les autorités municipales et cantonales entrent en discussion sur des mesures spécifiques et l’établissement d’un plan d’action en concertation avec le collectif. 

Le défi reste entier pour que l’expertise du collectif ne soit pas reniée, comme l’a fait le PS en soutenant l’introduction de critères d’accès aux ECS.

Timothée Chételat