Parlons prisons: Dedans et dehors, contre l’enfermement

Alors que les politiques pénales semblent être de plus en plus répressives et que les paniques morales autour d’une prétendue hausse de la criminalité se multiplient, le collectif genevois Parlons Prisons sort un livre qui propose de remettre au centre du débat la voix des concerné·es, c’est-à-dire les détenu·es et leurs proches. Entretien avec un membre du collectif. 

La prison de Champ-Dollon
La prison de Champ-Dollon est connue pour sa vétusté, sa surpopulation chronique et les conditions climatiques extrêmes lors des canicules.

Parlons Prisons est un collectif basé à Genève qui existe depuis 2021 et qui se mobilise en soutien aux personnes détenues et à leurs proches dans une perspective abolitionniste. Il essaye à la fois de combiner le soutien concret et matériel aux détenu·es et à leurs proches, ce qui nous semblent être une urgence tout en maintenant une position de fond abolitionniste, c’est-à-dire contre toute forme d’enfermement. 

L’idée du livre était de redistribuer la parole tout simplement. Sur les questions pénales, il y a les acteurs institutionnels, la police, les procureurs, etc. qui prennent souvent beaucoup de place et on entend très rarement les voix des personnes détenues et de leurs proches. La démarche était donc de transmettre ces paroles via un livre, qui à notre sens, leur redonne un peu de dignité, et qui on l’espère, permettra qu’elles soient davantage entendues. 

Les personnes détenues et leurs proches sont des expert·es malgré elles·eux de ce qu’iels vivent, et si on veut comprendre ce que sont les politiques pénales et la prison, c’est d’abord vers ces personnes-là qu’il faut se tourner. 

On souhaitait aussi montrer à quoi ressemble l’enfermement en Suisse et pointer le fait qu’il existe différents groupes sociaux qui sont surcriminalisés. Il y a évidemment les étranger·es sans permis de séjour, très majoritairement originaires des anciennes colonies européennes et des marges raciales du continent européen, qui sont des personnes qui sont massivement surincarcérées en Suisse. 

Il y a aussi des personnes qui sont objets d’un diagnostic psychiatrique, souvent enfermées sous mesure thérapeutique. Les personnes pauvres sont aussi ciblées par les politiques pénales. 

On souhaitait aussi donner la parole aux proches, qui sont souvent des personnes oubliées quand on parle de la prison. La prison impacte non seulement la personne détenue, mais aussi sa famille, ses relations amoureuses ou encore amicales, qui sont fortement mises à contribution dans l’expérience de l’enfermement. 

Si les détenu·es sont une vaste majorité d’hommes, à hauteur d’environ 96% en Suisse, les proches de détenu·es, qu’on va retrouver en nombre devant les prisons aux horaires de parloirs, sont quant à elles majoritairement des femmes, des mères, des sœurs, des petites copines, qui font tout un travail de soutien matériel et émotionnel pour les détenu·s. 

En résumé, on souhaitait donner la parole à toutes ces personnes, pour donner à comprendre ce que c’est que l’enfermement ici, et de quelle manière il participe à reproduire des structures, des hiérarchies sociales qui envoient toujours les mêmes derrière les barreaux, et qui offrent toujours aux mêmes le privilège de l’innocence.

Effectivement, la prison de Champ-Dollon est un peu particulière est spécifiquement connue pour sa vétusté et sa surpopulation chronique. Il y a eu des périodes particulièrement sombres en 2014 où la surpopulation a atteint plus de 200%, jusqu’à 220%. La prison comporte des cellules surpeuplées, qui étaient originellement prévues pour trois personnes, et qui ont été transformées en cellules pour quatre, cinq, parfois jusqu’à six personnes. Des hommes et des femmes y sont enfermé·es 23 heures sur 24. 

En ce moment, avec les canicules qu’on traverse, on pense très fort à toutes ces personnes qui sont enfermées dans des cellules surpeuplées et surchauffées sans aucun moyen de se rafraîchir. En hiver, à l’inverse, les cellules sont glaciales. Les vestiaires sociaux qui sont censés exister ne permettent pas toujours aux détenus d’avoir des vêtements suffisamment chauds en hiver. 

Les conditions de détention de Champ-Dollon sont donc extrêmement violentes, psychologiquement et physiquement. Cela étant, il y a d’autres prisons tout aussi terribles en Suisse. Et même lorsque les conditions de détention sont meilleures ailleurs, c’est le fait même de mettre une personne derrière les barreaux et de lui enlever sa liberté qui constitue le problème.

Nous partons du constat que dans le débat public, on attribue généralement quatre fonctions à la prison, qui justifient son existence. Elle dissuaderait les gens de commettre des infractions, elle neutraliserait des personnes dangereuses, elle permettrait de réinsérer les personnes supposément désinsérées et finalement, elle permettrait de punir les personnes qui mériteraient de l’être. 

Maintenant, toute personne qui connaît un peu la prison sait très bien qu’elle ne réinsère pas. La prison au contraire désinsère, c’est-à-dire qu’elle prend des personnes qui sont, d’une manière ou d’une autre, inscrites dans des relations sociales et les coupe de ces liens-là. Elle fait aussi perdre des emplois aux gens qui en ont. 

Ensuite, il y a l’idée que la prison permettrait de neutraliser des personnes dangereuses. Évidemment, c’est un argument qui ne tient pas la route non plus. On sait très bien, en observant les taux de récidive, que la prison crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. 

Et puis, il y a l’argument de la dissuasion, c’est-à-dire l’idée qu’il faudrait des politiques très dures et violentes pour dissuader les gens de commettre des infractions. En fait, les études montrent très bien que ça ne marche pas, en particulier pour les infractions dites graves, les meurtres par exemple. 

Par contre, ce que fait très bien la prison, c’est punir, c’est-à-dire infliger des souffrances à des personnes qui supposément le méritent. Notre position là-dessus part d’un regard un peu plus philosophique sur ce qu’est la punition. Dans le livre, il y a cette phrase qui dit que la punition, c’est en substance la forme que prend la violence quand c’est les puissants qui l’infligent. Punir, c’est un geste qui peut être imposé uniquement par une personne qui est dépositaire de l’autorité et d’une forme de pouvoir dans une situation. Seul le dominant punit. La prison punit donc bien, oui, mais elle ne reflète que la violence des puissants.

En théorie, dans le droit suisse, le travail est obligatoire en prison, il fait partie de la peine. Dans la plupart des établissements d’exécution de peine en Suisse, les détenu·es travaillent. En détention préventive, c’est beaucoup moins le cas.  À la prison de Champ-Dollon, c’est encore moins le cas à cause de la surpopulation carcérale. 

Le travail en prison est ambivalent parce que, de fait, il permet quand même aux détenus qui travaillent de sortir de leurs cellules, de bénéficier d’un petit pécule de rémunération lié au travail qui leur permet souvent de subvenir à des besoins très basiques, comme l’achat de nourriture ou de carte téléphonique. D’un autre côté, les conditions de travail en prison sont extrêmement violentes, et ne correspondent évidemment pas aux normes du droit du travail, qui n’existe d’ailleurs pas pour les détenu·es. 

La rémunération du travail des détenu·es en Suisse, c’est généralement aux alentours de 3,50 francs par heure. Ce sont parfois des jobs liés au fonctionnement de la prison, du type cuisine, blanchisserie, etc., qui permettent à l’administration de la prison de faire des économies en utilisant le travail forcé des détenu·es. 

Par ailleurs, on sait qu’il existe des contrats très variés entre des employeurs privés ou des clients privés et des prisons. Pour nous, c’est un gros problème, considérant le fait que c’est sur du travail forcé et une main d’œuvre captive que reposent les bénéfices d’acteurs privés. Il y a donc une forme d’exploitation particulièrement violente de la situation de cette main d’œuvre qui est maintenue dans une exploitabilité totale.

Les cantons de Genève et Vaud sont connus en Suisse pour avoir des politiques pénales particulièrement sévères et incarcératrices, plus que d’autres cantons alémaniques notamment. Évidemment, l’idée de construire de nouvelles prisons revient en permanence dans le discours médiatique et politique. À notre sens, c’est une fuite en avant qui ne va faire qu’exacerber le problème. L’histoire montre que plus on construit de places, plus on incarcère

Le problème, c’est la surincarcération ou la logique d’incarcération elle-même. Actuellement, en Suisse, l’essentiel des personnes qui sont incarcérées le sont pour des petites peines qui sont liées à de petites infractions, indirectement liées à la situation sociales des personnes qui les commettent. 

La solution pour nous est évidemment tournée vers un horizon abolitionniste. En attendant un grand basculement, on peut viser des réformes non-réformistes permettant d’aller vers un futur sans prison, où l’on traite les problèmes sociaux et la violence qui existe dans notre société d’une autre manière qu’en infligeant d’autant plus de violence aux personnes détenues, et à leurs proches. Concrètement, ça veut dire décriminaliser certains comportements. On peut penser, par exemple, à tout ce qui est lié à la consommation de stupéfiants, qui est un vieux thème de la gauche. Les politiques anti-drogues sont évidemment un prétexte pour taper sur les classes les plus pauvres. On peut penser à décriminaliser l’immigration. Il y a énormément de terrains de lutte à investir pour faire reculer l’État pénal.

À l’intérieur, il y a des mobilisations permanentes. En prison, les détenu·es sont en lutte quotidienne pour le respect de leurs droits, pour l’amélioration de leurs conditions de détention, que ce soit sur un terrain judiciaire ou dans la confrontation directe, par exemple via des pétitions, des refus de retourner en cellule, ou des grèves dans les ateliers. 

Il y a beaucoup de mouvements au sein des prisons suisses dont on entend peu parler à l’extérieur, et c’est aussi une des raisons d’être de notre collectif. On essaie justement de relayer ces mouvements et de créer de la solidarité entre l’intérieur et l’extérieur. Bien souvent, les mouvements de détenus restent étouffés entre les murs de la prison, et les groupes politiques organisés à l’extérieur ne se tournent que trop peu vers ce type de population, qui sont un peu les oubliés. 

Même au sein de la gauche, il y a souvent un mauvais traitement politique des questions liées à la détention et à la situation des détenu·es. Parfois, la gauche donne l’impression d’accréditer l’idée que les personnes enfermées le méritent. L’horizon de notre lutte est de créer cette solidarité entre l’intérieur et l’extérieur. C’est pour nous le seul moyen de créer une pression effective sur les responsables de cette situation.

À tou·tes les détenu·es et à leurs proches: nous sommes ensemble, jusqu’à la fin des prisons.

Propos recueillis par Inès le Gris