Israël

Qui peut témoigner du génocide?

Le documentaire Naza, sorti en ce début d’automne en salle, connaît un franc succès au box-office, alimenté par la polémique qu’il soulève. En Israël, le documentaire a été interdit et le ministre de la culture souhaite déchoir le duo de réalisateur·ices de leur nationalité. En même temps, de nombreuses voix palestiniennes dénoncent la colonialité du récit médiatique. Après trois ans de génocide à Gaza, qu’apporte le documentaire Naza? 

Présenté pour la première fois au prestigieux festival de la Mostra de Venise, Naza a été acclamé par le public. Avec une standing ovation de 25 minutes, le film du duo Rachel Szor et Yuval Abraham a battu les précédents records. 

Illustrant l’hypocrisie d’un Occident louant la critique dès lors qu’elle émane du camp génocidaire, le documentaire écaille davantage le vernis démocratique d’Israël. Non seulement le gouvernement en censure la diffusion, mais Miki Zohar, ministre de la culture, désigne les réalisateur·ices comme des traitre·sses à la patrie, au point de vouloir leur retirer leur nationalité. Cette réception polarisée s’explique d’une part par ce que le documentaire révèle de la mécanique génocidaire, d’autre part par la colonialité du récit médiatique et politique. 

Le motif du dommage collatéral

Le documentaire repose sur une mise en scène simple, alternant entre des témoignages de la part de 24 membres des services de renseignement et des scènes nocturnes de la vie en Israël (domiciles individuels, écrans de télévision, chantiers de construction). Ces séquences contrastent violemment avec les récits d’annihilation qui les précèdent. Quelques images d’archives fournissent également un rapide contexte historique à une partie du propos. 

Les génocidaires qui témoignent relèvent tous d’unités des services de renseignement au sein de Tsahal, dont le rôle est de désigner aux unités d’attaques (principalement aériennes) les cibles à atteindre. Ce sont donc précisément les hommes et femmes désignant les civil·es à massacrer, depuis trois ans et en toute connaissance de cause, qui témoignent de leurs exactions. Le titre du documentaire, Naza, désigne précisément le terme jargonneux utilisé dans l’armée génocidaire pour désigner les victimes «collatérales» des frappes. 

Mais, comme le souligne rapidement le documentaire, cette différenciation entre victimes civiles et militaires ne signifie en définitive rien de concret, puisque Tsahal a toujours eu pour but d’exterminer le plus de naza possibles. Ce que confirme encore sa lecture du droit international humanitaire dès 2023: le décompte des victimes collatérales se fait non pas après un bombardement, mais après une série de frappes. Ce qui, au vu de la quantité de frappes, fait drastiquement baisser le nombre de victimes (voir l’article dédié à la question dans le nº 462). 

Un génocide boosté par IA

En plus de dévoiler cette mécanique, le principal propos du documentaire est de souligner les rouages technologiques du crime. S’il a constamment été rappelé que le génocide à Gaza était le premier à avoir été filmé en 4K, on peut ajouter que c’est le premier à avoir été assisté par l’IA. 

On y apprend qu’après la guerre de 1967, Israël a choisi de développer lui-même l’ensemble du réseau de télécommunication palestinien afin de pouvoir y appliquer une surveillance de masse. Cette logique d’espionnage constant a servi d’outil colonial à travers les décennies et tout particulièrement lors du génocide. 

En 2023, l’évolution des technologies et l’utilisation généralisée des smartphones a servi de matériau primaire pour différents logiciels d’IA. Chaque téléphone présent à Gaza est contrôlé par Tsahal qui peut en activer certaines fonctionnalités selon ses «besoins» en informations. Ainsi, en comparant l’activité de smartphones, le logiciel Lavender a généré une liste de 37000 palestinien·nes à abattre basée sur une activité téléphonique similaire à celles de militants du Hamas ou du Jihad islamique.

Accolé à Lavender, le programme Where’s daddy? («Où est papa?») utilise les téléphones et communications des proches de la cible, aux premiers rangs desquels les femmes et les enfants. Cela afin de s’assurer que celle-ci est bien à son domicile, en principe la nuit, donc entourée de sa famille, pour engager le bombardement.

Mentalité PlayStation

Au-delà, de ces logiciels de ciblage, c’est tout Gaza qui a été précisément cartographié, rue par rue, immeuble par immeuble, étage par étage, pour fournir une interface informatique à la destruction totale de la ville. Comme en témoigne un des criminels, le génocide devient dès lors un «jeu vidéo», où le regard surplombant israélien – fourni par les drones qui quadrillent en permanence le territoire – se transforme proprement en pouvoir divin qui peut déchainer la mort en contrebas à tout moment. 

La dénonciation par les réalisateur·ices de Naza de ces rouages technologiques du génocide n’est pas sans rappeler d’autres situations. On (re)lira ainsi avec intérêt Théorie du drone de Grégory Chamayou qui exposait déjà en 2013 déjà les différents enjeux des guerres menées à distance. Il soulignait le fait troublant que les opérateur·ices de drone, loin de vivre leur rôle avec difficulté, adoptent une «mentalité PlayStation» et présentent beaucoup moins de PTSD en comparaison de leurs collègues massacrant de première main. 

En particulier, Chamayou décrit la «nécro-éthique», ou la nouvelle philosophie morale et juridique qui légitime le recours aux drones et à ce type de technologies dans une logique du moindre mal. Au-delà de cette logique cynique, cette pensée contribue, par ses termes et expressions administratifs / bureaucratiques, à une euphémisation massive de la violence. Comme le souligne l’auteur, combien de corps sont enfouis sous les termes «dommage collatéral» ou «arme humanitaire»?

C’est précisément ce point du documentaire qui en fait son intérêt: l’IA et les autres technologies ne servent pas simplement d’outils au génocide, mais en transforment sa nature, ouvrant de nouvelles possibilités d’anéantissement auparavant inexistantes. 

Déposséder les victimes de leur récit

Ce documentaire a le mérite d’être une pièce à conviction supplémentaire. Mais sa réception en Occident montre autre chose. De nombreux médias suisses, comme la RTS, le 20 Minutes ou Le Temps, n’ont pas manqué de saluer ce regard de l’intérieur sur la mécanique génocidaire. Et tous soulignent la sobriété de la mise en scène ; des rappels à l’esthétique qui, dans ces médias, sonnent comme une frontière avec les témoignages directs des victimes. Comme si le premier récit, malgré son contenu, est soutenable, appréciable, contrairement aux nombreuses vidéos de Palestinien·nes qui témoignent sans répit depuis trois ans.

Sans dire son nom, ce traitement illustre la colonialité du récit médiatique, une mécanique dénoncée par les mouvements de soutien à la libération de la Palestine. Une publication sur les réseaux sociaux de Muzna Shihabi, ancienne conseillère auprès de l’Organisation de libération de la Palestine à Ramallah, en résume les grandes lignes. Dès que les palestinien·nes parlent de génocide, d’apartheid ou de nettoyage ethnique, c’est nécessairement militant, radical. Mais lorsque des israélien·nes prennent la parole, soudainement, c’est courageux et lucide. Si les paroles des premier·ères doivent être vérifiées, celles des second·es sont une révélation. Les palestinien·nes n’ont donc aucune autorité sur leur propre histoire. Pour qu’elle soit entendable, il faut que le colon «traduise». 

Le poète Mosab Abu Toha ajoute que les survivant·es ont témoigné, que les preuves sont en ligne, et que les génocidaires aussi ont parlé, demandant davantage de meurtres: en avril 2024, un sondage du journal de gauche Haaretz donnait le chiffre de 34% d’adultes israélien·nes estimant que l’armée n’était pas allée assez loin. 

Cette mécanique hypocrite, qui dépossède les génocidé·es de leur récit et salue les voix issues de la société coloniale dénonçant l’apartheid et le génocide, contribue à maintenir les Palestinien·nes dans un statut de victimes passives, tout en affirmant l’inaction raisonnée des états témoins et complices – s’ils agissent et prennent des sanctions, ce n’est pas sur la base d’un témoignage partisan.

Que faire de Naza?

En ce sens, selon Mosab Abu Toha, le documentaire sera peut-être utile aux racistes qui ne croient pas la voix des Palestinien·nes. Avec l’interdiction des journalistes internationaux à Gaza, il ne reste que la voix des génocidé·es et des génocidaires: peut-être que Naza ouvrira les yeux de celles et ceux qui préfèrent écouter les témoignages des seconds uniquement. Car au final, le documentaire confirme encore ce que nos mouvements dénoncent depuis 70 ans sur la base des témoignages des génocidé·es, des organisations actives sur place et des rapports internationaux. Mais pour les autres, déjà sensibles à la cause, il ne s’agit plus de simplement briser le silence. Aujourd’hui, il est question de s’organiser pour renverser le système qui rend possible le génocide. 

Alors que faire de Naza? S’il est nécessaire de dénoncer le récit médiatique qui rend soudainement le génocide audible, il est également nécessaire de voir ce que ce documentaire produit. D’une part, il ajoute des preuves accablantes au dossier. À la suite de l’ouvrage de Chamayou ou des réflexions de Delori dans Ce que vaut une vie. Théorie de la violence libérale (2021), le documentaire montre concrètement comment des génocidaires hiérarchisent des vies humaines et se distancient de la violence. D’autre part, il touchera un public qui, malgré tout, n’est pas encore sensibilisé, lui montrant la mécanique génocidaire et la réaction du gouvernement face à ce film.

Mais c’est aussi notre rôle de ne pas laisser les médias et nos institutions confisquer le récit du génocide à partir de Naza et de rappeler les dénonciations de ce système relatées depuis longtemps par les victimes. Ce documentaire nous incite également à rappeler leur droit à la résistance armée face à une machinerie coloniale qui les surveille, les traque et les extermine depuis des décennies. Car les technologies exposées dans le film sont le produit d’une expérimentation militaire contre les Palestinien·nes depuis la fondation de l’État sioniste. 

Alors que la bourgeoisie suisse voit aujourd’hui une opportunité de faire davantage de business avec les génocidaires et autres va-t-en-guerre, il est plus que jamais nécessaire de s’investir dans la lutte pour la libération de la Palestine et de soutenir les associations qui la portent localement.

Clément Bindschaedler & Timothé Chételat