Brésil
Victoire inédite pour les travailleur·ses brésilien·nes
Au Brésil, un mouvement de masse a conduit à la réélection de Lula pour un quatrième mandat présidentiel. Nous reproduisons un texte publié par le MES (Movimento Esquerda Socialista) l’un des principaux courants du PSOL (Partido Socialismo e Liberdade). Le PSOL avait décidé en mars 2026 de faire campagne commune avec le PT pour Lula.

La victoire de Lula face à Flávio Bolsonaro ce 25 octobre est colossale. Avec 51,78% des suffrages contre 48,22%, Lula a réalisé le premier renversement de situation de l’histoire des élections présidentielles brésiliennes, après avoir terminé deuxième au premier tour. Il a recueilli plus de 64 millions de voix, ce qui constitue le plus grand nombre de suffrages jamais enregistré dans l’histoire du pays.
Une victoire majeure, pour deux raisons. Premièrement, parce que les adversaires étaient très puissants et unis. Deuxièmement, parce que c’est un combat de classe qui a fait la différence: notre camp social s’est emparé de la campagne et a renversé la situation en trois semaines. Aujourd’hui, la priorité est inchangée: lutter contre l’extrême droite tout en relevant le défi historique de dépasser la tradition des victoires obtenues par des compromis.
Défaite sans appel des puissants
Le premier marqueur de l’ampleur de cette victoire réside dans l’organisation de nos adversaires. Face à nous, se trouvait un bloc colossal: l’agro-industrie, Meta et les autres géants de la tech, le gouvernement Trump, les bets (sociétés de paris sportifs en ligne, ndlr), le sionisme, le capital financier et les milices. Cette coalition a entraîné dans son sillage des oligarques et a réuni les deux «BBB»: le bœuf, la balle et la Bible, mais aussi les banquiers, les bets et les bilionários.
Au premier tour, Flávio Bolsonaro est sorti en tête avec 47% des suffrages valides contre 45% pour Lula. Trump a ouvertement œuvré pour la victoire, et les plateformes numériques, notamment Meta et Palantir de Peter Thiel, ont joué un rôle de premier plan, fonctionnant de fait comme un parti politique.
Le projet était clair: accorder l’amnistie à Jair Bolsonaro, prendre le contrôle des institutions et livrer le pays à Trump.
Ce bloc réactionnaire a essuyé une défaite sans appel.
Exploité·es et opprimé·es à l’offensive
Le deuxième facteur est que, face aux insuffisances de la direction de la campagne du PT, les mouvements sociaux ont pris les commandes. Ils ont fait basculer la campagne officielle et ont imposé la victoire.
Le groupe Exército do Lula (l’armée de Lula) est un symbole de cette mobilisation, à la fois volontariste et organisée. Malgré le caractère quelque peu folklorique – et, il faut le dire, discutable sur le plan politique – de la figure d’André Janones, la chaîne a rassemblé près de 11 millions de personnes et a permis à la campagne de dépasser largement le cadre des canaux officiels. Il y a également eu des cagnottes pour permettre aux électeur·ices de rentrer dans leur région d’origine, des covoiturages solidaires, ainsi que des réseaux d’étudiant·es pour accompagner leurs proches âgés jusqu’aux urnes.
Mais ce sont les manifestations de masse qui ont été déterminantes. Une fois de plus, les jeunes ont joué un rôle de premier plan. L’UFF (université fédérale à Niterói) et le Collège Pedro II (à Rio de Janeiro) ont été à l’avant-garde: la mobilisation a commencé dans la nuit du premier tour et s’est étendue en quelques jours à plus de 40 universités dans 14 États et dans le District fédéral. Lula lui-même a reconnu après le deuxième tour: «je dois cette victoire à la jeunesse rebelle qui s’est levée pour défendre la démocratie».
Les deux rassemblements à São Paulo ont réuni entre 1,2 et 1,5 million de personnes, et le phénomène s’est répété de Porto Alegre à Belém, de Curitiba à Fortaleza. De par son ampleur et sa politisation, cette vague de manifestations s’inscrit dans la lignée des grèves de l’ABC de 1978 et 1979, du mouvement Diretas Já (1983–84), du mouvement Fora Collor (1992) et des «Journées de juin» de 2013.
Ces mobilisations ont prouvé dans la rue que le projet néofasciste ne serait pas accepté par la population. Le résultat s’est ensuite reflété dans les chiffres. L’abstention est passée de 21,08% à 19,22%, le taux le plus bas enregistré lors d’un second tour présidentiel depuis 2006. Près de trois millions de personnes qui n’avaient pas voté au premier tour se sont rendues aux urnes le 25 octobre. Lula a renversé la tendance dans 212 villes. Les communautés rurales, les quilombolas, les riverains et les autochtones ont surmonté les difficultés de transport pour aller voter.
La force et les limites d’un symbole
Cette mobilisation met en évidence à la fois les forces et les faiblesses de la campagne de Lula. Sa force réside dans son caractère symbolique. C’est le poids de Lula dans l’imaginaire collectif qui lui a permis d’apparaître comme la solution évidente pour vaincre l’extrême droite, et c’est pourquoi nous avons préconisé de voter pour l’actuel président dès le premier tour.
Mais le poids de la personnalité a entraîné des faiblesses. Le gouvernement Lula 3 a été peu favorable aux intérêts de la classe ouvrière. Il a accepté le cadrage budgétaire et un nouveau plafond de dépenses qui a étranglé la santé et l’éducation. Les coupes budgétaires ont touché le salaire minimum et le BPC (aide sociale fédérale), et Lula a dû composer avec des taux d’intérêt parmi les plus élevés au monde.
Le président a négocié la gouvernabilité au prix d’amendements proposés par le Centrão (centre droit). Il a répondu à la grève des universités et des instituts fédéraux de 2024 par un gel des salaires. Il a laissé éclater le scandale des retenues illégales sur les retraites et a autorisé l’exploitation pétrolière à l’embouchure de l’Amazone. Et il n’a abrogé ni la réforme du travail ni celle des retraites.
Il est frappant de constater que le mouvement de l’entre-deux-tours s’est fondé non seulement sur la défense de droits acquis, tels que le programme Farmácia Popular et le programme Bolsa Família, mais aussi, et surtout, sur la conquête de nouveaux droits.
La fin du système «6×1» (loi sur le travail accordant un jour de repos pour six jours travaillés, ndlr) a ouvert la voie à cette disposition. Adopté à l’unanimité par la Chambre des députés en mai, le projet d’amendement de la constitution a été voté par le Sénat le 14 octobre, en pleine campagne électorale, par 75 voix contre une. Sous pression, même Flavio Bolsonaro a voté en faveur de cette suppression. Ce vote a redonné confiance à des millions de personnes travaillant dans le commerce, les centres commerciaux, le télémarketing, la restauration rapide et les pharmacies. La direction de campagne, constatant cette dynamique, a réagi de manière appropriée et a apporté son soutien à cette mobilisation.
Lula a alors durci le ton contre Flávio, s’est appuyé sur la jeunesse et les femmes et a présenté un programme pour le second tour comprenant la réduction du temps de travail, la revalorisation des salaires et des retraites, la renégociation des dettes, la gratuité des transports le week-end et la défense du système unique de santé, de l’éducation publique et de la souveraineté nationale. Concrètement, une nouvelle campagne a débuté lors du second tour.
Se mobiliser pour des droits
La leçon est claire et très simple: la mobilisation pour les droits est la seule issue pour vaincre l’extrême droite. Ce n’est ni la modération, ni le front large avec le Centrão, ni la célébration de l’héritage. C’est la lutte ouverte pour une vie meilleure menée dans la rue.
Lorsque nous affirmons que la victoire revient à la classe ouvrière, il faut également préciser qu’elle s’est exprimée à travers ses propres formes d’organisation. Les groupes WhatsApp, les assemblées étudiantes, les collectifs de quartier, les collectes de fonds et le covoiturage répondent à une nouvelle composition de la classe que le mouvement syndical, en tant que tel, n’a pas encore réussi à prendre en compte dans son intégralité. Le mouvement social dans toutes ses composantes a pris la campagne électorale en main.
Les tâches à venir
La bataille sera décisive dans les jours à venir. On entend déjà parler de banquiers au ministère des Finances, de pressions en faveur d’un nouvel ajustement budgétaire et même d’un abaissement de l’âge de la responsabilité pénale. Lula va gouverner face à un Congrès encore plus à droite, le PL (Parti libéral, bolsonariste) ayant remporté 23 sièges supplémentaires à la Chambre des député·es et 13 au Sénat. L’extrême droite conserve près de la moitié de l’électorat, y compris de larges couches de la classe laborieuse.
Si le gouvernement Lula 4 se lance dans ce programme, il risque de provoquer une énorme désillusion au sein de la couche sociale qui s’est mobilisée pour l’élire. Dans le pire des cas, cela ouvrirait la voie à une réédition, cette fois sous forme de farce, du deuxième mandat de Dilma Rousseff. Réélue en 2014 contre l’austérité, celle-ci a confié le ministère des Finances à un banquier qui a mis en œuvre l’austérité et a vu sa base se désagréger à la veille du coup d’État qui l’a déstituée.
Pour éviter que l’histoire ne se répète, il faut continuer à mener la lutte en toute indépendance face au gouvernement, pour défendre les droits acquis, sans craindre d’en revendiquer de nouveaux. À commencer par s’assurer que la suppression du système 6×1 soit effective et sans réduction de salaire.
La priorité immédiate est de défendre la victoire électorale. Aucune tentative visant à reproduire les événements du 8 janvier 2023 (tentative de coup d’État bolsonariste, ndlr) ne doit aboutir. La deuxième consiste à maintenir la mobilisation autour du programme du second tour: investissements massifs dans le système de santé et dans l’éducation publique, les universités et instituts fédéraux jusqu’à l’enseignement primaire ; gratuité des transports ; réduction réelle du temps de travail ; revalorisation des salaires, des retraites et des prestations sociales ; fin des paris sportifs et imposition des milliardaires ; annulation des dettes des familles ; lutte contre le féminicide et plan d’urgence climatique. Cela implique notamment de conquérir la partie de la classe ouvrière qui a voté pour Flávio, afin d’y reconstruire une conscience de classe.
Le soir de sa victoire, Lula a promis de «gouverner autrement» avec davantage de modes de participation. Mais les promesses ne garantissent pas de changements structurels. Ceux-ci devront être arrachés dans la rue, notamment contre l’austérité budgétaire que le gouvernement a lui-même privilégié au cours de son précédent mandat.
La victoire est la nôtre. Maintenant, il ne faut pas la laisser nous échapper.
Prise de position des travailleur·ses de l’USP membres du MES-PSOL, 30 octobre 2026. Version originale sur Revista Movimento. Traduction, coupes et adaptation: Léon Volet.